Voyage autour de Privas

Docteur Francus

- Albin Mazon -

VI

Folies anciennes et folies modernes

St-Lager-Bressac. – Gabriel Astier et les petits prophètes. – Causes génératrices du mouvement. – Le St-Esprit à St-Vincent-de-Barrès. – Les assemblées de fanatiques dans les Boutières. – Un prophète malgré lui. – L’incrédule Laulagner. – Le premier conflit. – Folleville demande des renforts. – Mgr de Chambonnas. – Le combat du Cheylaret. – Tartara ! Tartara ! – Le prophète St-Paul à Pourchères. – Gabriel Astier roué vif à Baïx. – La politique de bon sens et la politique de Tartara. – Louis XIV et ses imitateurs. – Discussion avec mon ami Barbe. – Plus ça change, plus c’est la même chose.

St-Lager figure dans les anciens actes sous le nom de Leodegarius. Les deux églises de St-Lager et de St-Lager Bressac furent détruites par les huguenots. Celle de St-Lager fut rétablie à la révocation de l’édit de Nantes.

On trouva en 1730, dans les ruines de l’église de Bressac, un plein pot de médailles de cuivre grosses comme un écu de six livres représentant le maréchal de Cossé-Brissac.

Vers le milieu du siècle dernier, la paroisse de St-Lager-Bressac dépendait de l’archiprêtré de Privas, et comptait cinquante-et-un feux.

La justice se partageait entre les seigneurs suivants :

M. de la Pimpie, du château de Granoux, en avait la moitié ; M. de Chambaud, du château du Bois, en avait le quart et M. de Bénéfice, de Cheylus, qui possédait à St-Lager une maison et des rentes, avait l’autre quart.

Gabriel Astier, le chef des fanatiques de 1689, avait commencé par être berger à St-Lager.

L’histoire de Gabriel Astier et des petits prophètes et prophétesses de son temps, est une des plus curieuses qui se puisse imaginer.

Si Loudun est célèbre par ses possédés, St-Lager, St-Vincent-de-Barrès et les Boutières, ne méritent pas une moindre célébrité par leurs fanatiques. Il n’y a pas de roman comparable à cette histoire trop authentique mais, pour la bien comprendre, il faut se reporter à l’époque et aux circonstances.

On sait la dure oppression que Louis XIV fit peser sur les protestants pendant son règne ; on sait aussi qu’il couronna en 1685 la série de ses cruelles inepties par la révocation de l’édit de Nantes, cette œuvre si politique, si humaine et si sensée d’Henri IV.

La révocation de l’édit de Nantes tourna contre Louis XIV les puissances protestantes, anciennes et fidèles amies de la France. C’est aux réfugiés surtout que Guillaume d’Orange dut le trône d’Angleterre, en 1688. Sur 28,000 hommes formant l’expédition, il y avait 5,000 Français sous les ordres d’Henri de Ruvigny. Le lieutenant de Guillaume était un autre réfugié français, le maréchal de Schomberg.

L’année qui suivit la révocation, c’est-à-dire en 1686, le ministre protestant Jurieu publia en Hollande : L’accomplissement des prophéties ou la délivrance prochaine de l’Eglise. Il y prouvait par le chapitre XI de l’Apocalypse, que l’Eglise devait être délivrée de son tyran en 1689.

Cette œuvre produisit une immense sensation qui s’accrut encore après le succès de Guillaume d’Orange.

Qu’on ajoute à cela l’exaltation naturelle résultant de la persécution et de la lecture habituelle de la Bible dans les réunions secrètes, et l’on aura un aperçu des principales causes qui avaient allumé des espérances chimériques et dérangé en quelque sorte l’équilibre intellectuel de nos malheureux compatriotes protestants ; et l’on comprendra aussi la folie complète dont la plupart furent frappés en 1689.

Le Dauphiné leur avait donné l’exemple. Un vieux gentilhomme verrier de Dieulefit, appelé de Serre, qui avait rapporté de Genève le livre de Jurieu, fut le fondateur de l’école des petits prophètes de la région du Rhône.

Sa plus brillante élève fut une bergère de Crest, la belle Isabeau, qui commença la série des jeunes hallucinés tombant en extase et prophétisant dans leur sommeil. Il y eut beaucoup de crédules, entre autres une madame de Baïx, qui se mit à prophétiser elle-même, en sorte que Bouchu, l’intendant du Dauphiné, se crut obligé de lui imposer une retraite forcée entre les murs de la prison de Tournon. On arrêta aussi la belle Isabeau, mais on se contenta de l’enfermer dans l’hôpital de Grenoble, d’où elle sortit parfaitement guérie de ses hallucinations. On la maria plus tard. Ainsi finit sa carrière prophétique.

En Vivarais, le rôle d’Isabeau fut tenu par un paysan de Clion, âgé de vingt-cinq ans, qui avait été berger à Bressac, où il avait même laissé une fiancée, disent les uns, une fille de mauvaises mœurs, disent les autres. Elle s’appelait Marie, et lui portait le nom de Gabriel Astier.

Astier, jugeant sans doute le terrain plus favorable en Vivarais qu’en Dauphiné, vint prophétiser à Bressac vers le 16 janvier 1689.

« Il ouvrit incontinent la scène, dit Fléchier, par des assemblées nocturnes qu’il convoqua. Tout le voisinage accourut pour ouïr cet homme qu’on disait envoyé du Saint-Esprit… Quand l’auditoire fut formé, Astier se leva pour parler et tomba tout d’un coup comme évanoui. Les assistants le prirent avec respect et le portèrent sur un lit où, étant étendu, il s’agitait de temps en temps, comme s’il eût souffert des douleurs et des convulsions ; ensuite il demeurait sans mouvement. Après quoi il parlait, et toute l’assemblée à genoux vénérait sa personne et recueillait avidement ses oracles. Sa harangue était toujours la même en substance. Mes Frères, approchez-vous de moi, amendez-vous, faites pénitence. Si vous ne vous repentez, vous serez tous perdus. Criez à Dieu miséricorde. Le jugement de Dieu viendra dans trois mois. Les méchants brûleront comme des loups. Ils crieront à Dieu : Faites-nous miséricorde ; mais il ne les entendra pas, et il leur dira : Allez, maudits, servir votre maître ! D’autres fois, il s’écriait : Gardez-vous d’aller à la messe, car elle est abominable devant Dieu ! Quand la cérémonie était finie : Eveillez-moi, leur disait-il ; et priant le plus fidèle de la compagnie de le relever doucement, il faisait chanter quelques psaumes et congédiait tous les assistants, après les avoir embrassés et baisés à la bouche, l’un après l’autre, en leur disant dévotement : _Allez, mon frère; allez, ma sœur ; je vous donne le Saint-Esprit (1). »

Astier forma, entr’autres prophètes ou prophétesses, Antoine et Isabeau Benoît, frère et sœur, Lucrèce Rostan et Jean Crémière. Il en forma tant et si bien que l’autorité, fut mise en éveil. Fléchier raconte une de ces scènes dont le curé et le seigneur de St-Lager furent témoins. Il s’agissait d’une prophétesse qui, après avoir tempêté contre la messe et les papistes, après avoir dit qu’elle avait reçu le Saint-Esprit gros comme un grain de froment, finit par s’apaiser, se leva, prit sa quenouille et commença à filer auprès du feu.

L’épidémie atteignit St-Vincent-de-Barrès. La fermière du château s’érigea tout à coup en prophétesse. On accourut de tous côtés pour jouir de ce spectacle, mais le mari, soit qu’il craignît un détachement de dragons qui battait alors la campagne, soit qu’il connût l’humeur et la folie de sa femme, ferma la porte à la multitude et fit donner avis au châtelain de ce qui se passait. Celui-ci arriva, fut témoin des folies de la pauvre femme, et l’ayant fait soigner, parvint à la guérir.

Fléchier et Brueys citent beaucoup d’autres cas. L’autorité intervint alors et fit arrêter quelques fanatiques qui furent conduits les uns au château de la Voulte, et les autres aux prisons de Privas. Astier, jugeant le terrain dangereux, alla faire des prophètes dans les Boutières, et, pour commencer, à St-Cierge-la-Serre.

Les folies des malheureux protestants, fanatisés par Gabriel Astier, dépassent l’imagination. Astier avait persuadé à ces pauvres gens que le Saint-Esprit les rendait invulnérables, que les armes tomberaient des mains des soldats. Il leur annonçait comme imminents la délivrance de l’Eglise réformée, l’avènement du roi calviniste, la destruction des églises et la restauration des temples s’opérant toutes seules, etc. On chantait des psaumes, puis l’assemblée entière, sur l’ordre des prophètes, tombait à la renverse. Une grande assemblée fut tenue à St-Cierge-la-Serre. Elle fut suivie d’autres à Pranles, Tauzuc, St-Sauveur, St-Michel, Gluiras et St-Genieis. Brueys dit que les moindres étaient de quatre ou cinq cents et qu’il y en eut de trois ou quatre mille personnes.

Il y a dans les lettres de Fléchier des détails sur ces assemblées qui sont du plus haut comique. Le récit de la mission du sieur de Combles, du Pouzin, envoyé pour engager les fanatiques à se retirer, est de ce nombre. Le pauvre homme, en qui l’on crut voir un nouvel adhérent, fut entouré par les prophètes et prophétesses qui l’assurèrent qu’il était destiné de Dieu pour être un des principaux instruments de sa gloire et qui, sans lui donner le temps de parler, promirent de lui souffler le Saint-Esprit s’il était véritablement fidèle. « On le conduisit au milieu du peuple, on lui ôta son chapeau, et on l’obligea de lever les yeux et la tête au ciel. Les prophètes et une troupe des principaux se rangèrent autour de lui, l’exhortaient, l’embrassaient successivement et le baisaient, en lui soufflant dans la bouche le Saint-Esprit avec le don de prophétie. Cette cérémonie lui parut fade et ennuyeuse, et souvent il ouvrait la bouche pour s’acquitter de sa mission, mais on ne cessait de crier miséricorde, et il fallait essuyer, après tant de caresses, cette fatigue jusqu’au bout… » (2)

Bref, le sieur de Combles dut tomber à la renverse comme les autres au commandement, et fut fait prophète malgré lui.

Une autre curieuse histoire est celle de l’incrédule Laulagner qui traita Astier d’imposteur et, dans une assemblée, persista à se tenir debout, tandis que tous les autres, au commandement d’Astier, tombaient à la renverse. On faillit lui faire un mauvais parti, mais, comme c’était un paysan robuste et courageux, on le laissa tranquille.

Un incident mit le feu aux poudres.

Le 15 février, un capitaine du régiment des Flandres, appelé Tirbon, ayant donné inconsidérément avec dix hommes de sa compagnie, sur une de ces assemblées à St-Sauveur-de-Montagut, lui enjoignit de se disperser et, sur le refus des fanatiques, fit tirer sur eux par ses soldats. Il fut assommé à coups de pierre avec tous ses hommes.

Les assemblées publiques avaient commencé dans les Boutières le 26 janvier, et dès le 12 février toute la région était remplie de fanatiques ou de gens qui couraient après eux.

M. de Folleville, colonel du régiment des Flandres, qui était dans le pays avec quatre compagnies seulement, jugea alors nécessaire de demander des renforts, et envoya un exprès à l’intendant Bâville et au comte de Broglie. Ceux-ci, prévenus le 16 à Montpellier, partirent dès le lendemain « après avoir mandé à M. de Viviers, pour lors évêque de Lodève, de les venir joindre dans leur route, parce que leur dessein était d’employer plutôt les voies de la douceur que celles de la force, et ils savaient que ce prélat, avant ces désordres, avait travaillé efficacement pour la religion dans ce pays, en la place du vieux évêque, son oncle, qui, à cause de son grand âge, était incapable d’agir (3). »

Il s’agit ici d’Antoine de la Garde de Chambonnas qui ne monta sur le siège épiscopal de Viviers qu’en 1691, à la mort de Louis de Suze, mais qui en était depuis longtemps le coadjuteur. Louis de Suze est resté évêque de Viviers de 1624 à 1691.

Ordre fut donné aux communautés du Vivarais de lever le plus promptement possible des milices composées d’anciens catholiques. Ces mesures prises, M. de Folleville se mit à la recherche des assemblées, avec quatre compagnies d’infanterie, quatre de dragons et environ trois cents hommes des milices de Privas, Boulogne, Aubenas, Rochemaure, Antraigues et St-Laurent. A peine entré en campagne, il apprit que le pays était rempli d’assemblées : dans la seule paroisse de Gluiras, il y en avait cinq ; à Gruas une fort grosse ; une autre sur le coteau de la Fare dans la paroisse de Pranles ; une de plus de deux mille personnes à St-Cierge ; de même à St-Michel, à St-Maurice, à St-Genieis-la-Champ et généralement sur toutes les montagnes des Boutières.

M. de Folleville fut attiré vers la montagne de Cheilaret (entre Gluiras et St-Genieis) par les cris effroyables qu’il entendit de ce côté.

Nous laissons ici la parole à Brueys. (4)

« Les fanatiques virent venir les troupes d’assez loin ; il ne tint qu’à eux de s’enfuir ; mais ils ne branlèrent point, et quand on fut assez près pour observer leur contenance, on vit que les uns se couchaient par terre et se soufflaient dans la bouche les uns des autres, afin de s’animer par une nouvelle communication de leur esprit prophétique; les autres se saisissaient de leurs armes ; ceux qui n’en avaient point prenaient des pierres et montaient sur la pointe des rochers ou se cachaient derrière des arbres. M. de Folleville, après avoir posté sa milice dans les défilés de la montagne pour les investir, les fit charger brusquement de tous côtés. Alors on vit commencer le plus extraordinaire et le plus ridicule combat qu’on ait peut-être jamais vu. Tandis que les rebelles, qui étaient parmi les enthousiastes, faisaient pleuvoir d’en haut une grêle de pierres, entremêlées de coups de fusil sur les dragons et sur l’infanterie, les prophètes et les prophétesses s’avançaient au devant des troupes avec un air furieux, en soufflant sur elles de toute leur force, en criant à haute voix : Tartara, Tartara ! Ces fols croyaient fermement qu’il ne leur en fallait pas davantage pour mettre en fuite les gens de guerre ; mais, voyant qu’ils avançaient toujours et que les plus inspirés tombaient par terre comme les autres, ils prirent la fuite eux-mêmes… Il y en eut environ trois cents de tués sur la place, une cinquantaine de pris, et le reste se dispersa dans les forêts et dans les montagnes voisines. »

Il fallut encore employer la force pour dissiper une autre assemblée sur le coteau de Besset près de St-Genieis. On avait prié vainement les fanatiques de se disperser ; deux personnes, le notaire Raz, de la Voulte, et le prévôt Raymond, avaient été envoyés ad hoc auprès d’eux.

Le comte de Broglie et l’intendant Bâville furent les témoins oculaires de ces exécutions. Un pauvre paysan de Pourchères, appelé Paul Béraud, qui se croyait l’apôtre saint Paul, avait convoqué chez lui une assemblée de cinquante personnes. « Il sortit comme un possédé à la tête de ses gens et chargea à coups de pierres tous ceux qui s’approchèrent. Sa fille, nommée Sara, qui était aussi une insigne prophétesse, quoiqu’elle n’eût que dix-huit ans, soufflait comme une furie et criait : Tartara de toute sa force. Il y eut un de ces mutins qui tira un coup de pistolet à bout portant sur M. Heyraud, commissaire des troupes, dont heureusement il ne fut point blessé. Les autres se défendirent quelque temps comme des enragés, mais enfin la troupe folle ayant été vigoureusement attaquée, fut mise en fuite. Ce ridicule saint Paul, écumant de rage, fut tué avec dix ou douze de ses disciples. La prophétesse fut blessée, prise et conduite à Privas, où elle soutint pendant trois jours qu’elle avait vu le Saint-Esprit. Son âge, son sexe et son imbécillité firent qu’on eut pitié d’elle ; on la fit traiter, et, après qu’elle eut mangé et dormi suffisamment, elle reconnut son illusion, avoua que son père lui avait tourné l’esprit et fut guérie de sa blessure et de sa folie (5). »

Ce fut le dernier épisode de ce carnaval sanglant. Les malheureux fanatiques, voyant trop que le prophète Astier les avait trompés en leur promettant de les rendre invulnérables, rentrèrent dans leurs cabanes et n’en sortirent plus, même quand la révolte des Camisards, qui éclata douze ans après dans le Gard et la Lozère, les mit en butte à de nouvelles excitations. Brueys signale le zèle et la charité déployés dans cette circonstance par Mgr de Chambonnas, qui ne cessa d’aller de paroisse en paroisse, consolant les uns, secourant les autres, arrêtant les fureurs des soldats et obtenant de l’intendant Bâville la grâce de nombreux coupables.

Ce même prélat était déjà intervenu en faveur des habitants de Privas, pour présenter au gouvernement un mémoire dont le texte, retrouvé aux archives de Privas, a été publié pour, la première fois dans l’Annuaire de 1854.

L’auteur de cette révolte insensée s’était échappé. Pour éviter le châtiment, il s’était enrôlé dans les troupes royales, mais il fut reconnu, arrêté et conduit à Nîmes, où on lui fit son procès. Il fut condamné au supplice de la roue, et son exécution eut lieu à Baïx, le 2 avril 1790. Fléchier dit qu’il donna, à ses derniers moments, des marques de repentir et d’une conversion sincère à la religion catholique.

Ajoutons comme épilogue, que le pasteur Jurieu s’était fait, dans ses écrits, le patron et l’apologiste des petits prophètes du Dauphiné et du Vivarais, mais qu’à Genève trois de ces pauvres imbéciles qui s’y étaient réfugiés, eurent beaucoup moins de succès. Le conseil de Genève, les fit examiner par M. Léger, pasteur et professeur de philosophie ; il paraît, que l’examen ne tourna pas en leur faveur, car on les conduisit hors la ville avec défense expresse d’y rentrer.


J’étais de retour, le lendemain, à Privas, où je trouvai mon ami Barbe tout à fait rassuré sur l’état de son enfant. La mère s’était alarmée à tort, et l’indisposition ne présentait heureusement aucune gravité.

Je lui racontai ma rencontre avec le rémouleur et, au portrait que j’en fis, il se rappela avoir remarqué plusieurs fois ce brave homme dans les villages des environs de Privas.

Je lui lus mes notes sur le mouvement de Gabriel Astier. Il me reprocha de n’avoir puisé qu’à des sources catholiques, comme Brueys et Fléchier. Je lui répondis que ces deux écrivains étaient ceux qui m’avaient paru les mieux informés des évènements. Je lui fis observer que je n’avais, d’ailleurs, fait usage de leurs récits qu’avec impartialité et réserve ; la preuve, c’est que j’ai à peine fait allusion aux antécédents et aux mœurs détestables que ces auteurs attribuent formellement aux petits prophètes et prophètesses. La passion aveuglait alors tout le monde, et je me défie autant des exagérations protestantes qui voient dans Astier et ses compagnons des saints et des héros, que de l’injustice des écrivains catholiques qui en font des fous vulgaires ou d’affreux débauchés.

Il est bien certain qu’Astier et ses collègues en prophétie avaient l’esprit détraqué, et je crois en avoir exposé impartialement les causes.

Aux arquebusades, ils répondaient par le mot : Tartara ! croyant naïvement que cela suffisait pour vaincre.

J’aime les mots qui ont un sens, comme j’aime les têtes où il y a une cervelle. Tartara, sans un bon Tartare dedans, c’est-à-dire sans vertu effective, était bête ! Mais, doucement ! Avant de crier trop fort contre ces pauvres diables, cherchons bien si nous ne sommes pas parfois aussi insensés qu’eux, et si nous n’avons pas aussi de ces mots panacées, de ces verbes à tout faire, qui valent ce Tartara-là. Etes-vous bien certain, ami Barbe, que beaucoup de nos compatriotes, qui ont sans cesse le mot de République à la bouche, le comprennent mieux que les compagnons de Gabriel Astier comprenaient celui de Tartara ?

Toutes les fois que je tombe sur un fou, cela me met en garde contre moi-même et mes collègues en prétendu bon sens, encore plus que contre le fou lui-même. Je me demande si le fou n’est pas une sorte de miroir que la Providence nous envoie pour nous faire rentrer en nous- mêmes, et si, malgré nos prétentions, nous ne sommes pas aussi fous que lui. Je me pèse, je me retourne – et les autres avec moi – et il me semble que nous sommes tous fous par quelque bout. Et le soupçon se change en certitude en voyant que ce sont précisément les esprits les plus étroits qui se croient le plus sûrs de leur raison.

Erasme fait dire à la folie que, bien que dépourvu de temples, son culte est le plus universel de tous et que là où il n’y a point de Folie, c’est qu’il n’y a point d’homme.

L’épigramme tombe, parbleu, aussi juste aujourd’hui qu’au XVIe siècle, et je crains bien que dans mille ans d’ici on ne puisse en dire encore autant. Serait-il, d’ailleurs, par trop paradoxal de soutenir que, sans un grain de folie, la vie serait une sauce bien fade à accommoder le poisson humain ? Supposons toute folie disparue : il n’y a plus de sagesse ; de même qu’il serait impossible de distinguer le jour de la nuit, si l’un ou l’autre cessait d’exister.

Les petits prophètes de St-Lager Bressac se montaient la tête par le jeûne et par une énorme concentration intellectuelle sur un objet unique.

A part le jeûne, n’est-ce pas ce que nous voyons encore aujourd’hui chez un tas de pauvres diables pour qui certains journaux et certains orateurs populaires ont remplacé le Pape et l’Evangile ?

Leur langage est si rempli de Tartaras de tout genre, qu’il est impossible même à ceux de leurs coreligionnaires politiques qui ne sont pas candidats ou qui ont gardé quelque souci de leur dignité, de raisonner avec eux.

On ne leur souffle pas dans la bouche comme aux inspirés des Boutières ; c’est par les yeux et les oreilles que pénètrent, à grands flots, dans leur crâne troublé, les absurdités courantes.

La folie d’Astier et de ses prophètes avait au moins des circonstances atténuantes. Il n’y a pas une cervelle, tant bien équilibrée fût-elle, qui ne pût sombrer au milieu des tempêtes épouvantables que subit le croyant calviniste au XVIIe siècle. Aussi, tout en trouvant Astier et ses compagnons aussi fous que possible, ne puis-je me défendre pour tous ces malheureux d’une pitié profonde et n’ai-je jamais cessé de considérer l’aveugle monarque qui leur appliquait ses décrets et les lois existantes, comme ayant la plus grosse part de responsabilité dans leur folie et dans les malheurs qu’elle engendra.

Ici mon ami Barbe protesta vivement.

– Comment pouvez-vous vous permettre une comparaison semblable ? Est-il juste, je vous le demande, de comparer les dragonnades de Louis XIV aux mesures anodines prises contre quelques moines ?

– Il y a, en effet, répondis-je, une grande différence dans les faits eux-mêmes, et je conviens volontiers que nos hommes d’Etat, n’ont envoyé personne au supplice, et qu’aucun d’eux n’est capable de le faire. Je veux même admettre que leur guerre aux congrégations religieuses procède uniquement de la crainte de voir se reconstituer et se développer comme autrefois, la propriété de mainmorte, et non point d’une hostilité véritable contre la religion. Mais il n’en est pas moins vrai qu’ils tombent dans une erreur des plus graves en invoquant, pour arriver à leur but, précisément le principe auquel nous devons les anciennes persécutions religieuses. Ce principe, c’est la toute-puissance de l’Etat. C’est au nom de ce principe que les empereurs romains livraient aux bêtes féroces les premiers chrétiens, et que Louis XIV pourchassait et faisait rouer ses sujets calvinistes. Nos hommes d’Etat n’osent pas revendiquer un droit absolu sur la conscience des citoyens, mais ils se croient le droit de la morigéner, de la taquiner, sous prétexte d’égalité devant la loi. Ils prétendent nous imposer un enseignement à leur guise et nous tracer la limite précise qui sépare la religion de la superstition, sans s’apercevoir qu’ils retombent ainsi dans les erreurs qu’ils ont si justement flétries eux-mêmes dans l’histoire. Le bon sens, comme la conscience, repoussent les prétentions de l’Etat en ce qui touche la conscience individuelle ; l’un et l’autre lui refusent le droit de s’ingérer dans la vie intime des associations religieuses, tant que celles-ci ne transgressent pas les lois faites pour tout le monde. Permettez-moi, ami Barbe, de retourner contre vous le principe que je vous ai entendu cent fois invoquer contre les régimes précédents : Il n’y a point de droit contre le droit. Une assemblée n’a, pas plus qu’un despote, le droit de blesser la conscience individuelle. En vertu de quel principe blâmerez-vous le capucin qui refuse à l’Etat l’entrée de son for intérieur, lorsque vous louez le protestant d’avoir fait la même chose contre Louis XIV ?

– Ce qu’on demande aux congrégations, dit mon ami Barbe, c’est simplement de se soumettre à la loi qui est égale pour tous.

– Je vous ai déjà répondu sur ce point, et, du reste, les protestants du XVIIe et du XVIIIe siècle l’avaient fait avant moi, en récusant la compétence de la loi sur le point en litige entre eux et le Grand Roi. Si la question est discutable pour des avocats dont la profession est de discuter éternellement, elle ne l’est pas pour des gens sans parti pris et qui jugent la situation avec les lumières de la pure équité et du gros bon sens. Comment s’empêcher cependant de faire de tristes réflexions sur l’inconséquence humaine en voyant que nos compatriotes d’aujourd’hui, dont les aïeux ont été les victimes d’une politique exécrable, viennent en quelque sorte justifier après coup les anciennes iniquités de Louis XIV, en réservant leur plus chaleureuse approbation précisément pour ce qui n’en est qu’une déplorable contrefaçon ?

La conclusion de tout ceci, ami Barbe, c’est qu’on ne saurait être trop tolérant, surtout en matière religieuse. Je ne mets pas en doute les bonnes intentions de nos gouvernants, mais je crois qu’ils se trompent grossièrement cette fois, et que leur erreur peut avoir de graves conséquences pour le régime républicain lui-même. Autant j’estime une République largement et hautement libérale comme celle des Etats-Unis, qui ne s’inquiète pas plus des capucins que des francs-maçons, autant j’ai peu de confiance dans un régime dont le premier mobile semble être une revanche de l’ancienne minorité contre l’ancienne majorité, et où il n’y a pas plus de vraie liberté que de Tartare dans le Tartara. Dites-le leur à l’oreille, ami Barbe, il est urgent de changer de voie s’ils veulent acquérir les sympathies et l’estime de cette immense majorité des indifférents du jour toujours prêts à devenir les ennemis du lendemain. Je sais bien qu’en vous disant cela, je n’aurai probablement pas plus de succès que n’en aurait eu, au XVIIe siècle, l’homme assez hardi pour dire à Louis XIV qu’il était un grand fou et un grand coupable. Encore une ressemblance de plus entre les deux époques. En vérité, les philosophes qui croient au progrès ne sont guère moins naïfs que le paysan qui s’était assis au bord de la rivière en attendant, pour passer, qu’elle eût fini de couler. Le fleuve de la bêtise humaine est-il donc destiné à couler éternellement ? Pour le moment, chaque étape nouvelle nous permet de vérifier le mot profond de l’humouriste :

Plus ça change, plus c’est la même chose !

  1. Lettres de Fléchier, évêque de Nîmes, p. 355.
  2. Fléchier, p. 368.
  3. Brueys, Histoire des fanatiques, t. 1, p. 171.
  4. Brueys, Histoire des fanatiques, t. 1, p. 180.
  5. Brueys, t. 1, p. 190.