Voyage autour de Privas

Docteur Francus

- Albin Mazon -

XVII

Un diner à Saint-Gineis le Tondu

Le conseiller rôti. – Propos de table. – Comment on guérit les estourils. – Sorciers et sorcières. – La rastoulo. – La chanson des padgels. – Les sorciers à Paris et en province. – Le secret des sorciers. – Le curé-médecin.

Une heure après, nous arrivions à St-Gineis-en-Coiron, beaucoup plus connu dans le pays sous le nom de San Ginesi lou toundu, à cause de l’absence presque complète d’arbres qui le caractérise. Un certain mouvement régnait à l’auberge où Barbe me conduisit, et où je vis bien que nous étions attendus par d’autres convives. Barbe serra la main à cinq ou six campagnards ou bourgeois campagnards et me présenta à eux comme un médecin qui parcourait le pays pour en étudier les maladies, ce qui parut leur donner aussitôt une haute idée de ma personne.

Comme il était plus de midi, on se mit à table sans retard ; chose inouïe pour le pays, la table avait une nappe blanche. Nous étions huit à table : un moulinier des environs de Largentière, un marchand de St-Fortunat, un officier ministériel de Villeneuve-de-Berg, un paysan de la Gorce, deux montagnards ou padgels du côté de Montpezat, Barbe et moi. Tous ces braves gens étaient venus pour régler entr’eux une question d’intérêt et avaient résolu de fêter la patcho (l’accord) par un festin auquel nous eûmes le plaisir de participer.

On servit d’abord un potage dans une immense soupière de faïence à ramages bleus;

– Vive la soupe ! dit un des montagnards – seulement il faut qu’elle soit bien chaude, autrement ça donne des cremosou.

(Les cremosou, du latin cremare brûler, sont les aigreurs de l’estomac.)

L’officier ministériel sortit triomphalement de la soupière un morceau de lard et des saucisses.

– Çà vient de chez nous, dit le padgel. Et, en fait de cochon, nous sommes les maîtres !

Tout le monde rit et reconnut l’excellence du lard et des saucisses de la montagne.

Les padgels qui se manifestaient déjà comme de solides buveurs, déclarèrent, de leur côté, que le vin de Villeneuve-de-Berg n’avait pas son pareil au monde.

On servit ensuite un pied de cochon à la vinaigrette qui eut encore, – chose inconnue, même aux candidats hors ligne – l’unanimité des suffrages.

Puis vint le conseiller. J’appris alors que les chasseurs appellent conseiller tout lièvre pesant plus de six livres, ce qui veut dire sans doute qu’il faut qu’un lièvre ait ce poids pour être digne de figurer à la table d’un conseiller.

L’animal avait été rôti en entier et ses pattes roussies ajoutaient aux fortes odeurs de cuisine qui remplissaient la salle. L’officier ministériel découpa très-habilement les râbles et les pattes de derrière et en fit une équitable répartition entre les convives. Le plat fut trouvé exquis, seulement la poivrade était très-épicée, ce qui ajouta encore à la soif naturelle de la plupart des dîneurs. Les padgels ne buvaient plus qu’à verres pleins. Et, quand leur verre était vide, ils avaient une façon fort originale de le faire remplir. Ils choquaient le verre contre la bouteille, placée près de l’officier ministériel en disant : faï fio ! (fais feu ! c’est-à-dire allume !) et l’officier ministériel qui s’observait lui-même, soit dans l’intérêt de sa dignité, soit dans celui de son estomac, mais qui s’amusait de la soif de nos compagnons, leur distribuait sans broncher de fortes rasades.

Au dessert, on servit du fromage et, selon l’usage du pays, nous vîmes tous les convives retourner simplement leurs assiettes pour remplacer l’assiette de dessert absente.

La conversation, fort animée et parfois fort bruyante, avait roulé presque uniquement sur les récoltes, sur le bon ou le mauvais temps, sur les impôts. Elle finit par tomber sur les maladies qui affligent les gens de la campagne.

L’officier ministériel me demanda comment je guérissais les estourils.

– Si je ne me trompe, lui répondis-je, vous confondez sous le nom d’estourils un certain nombre de maladies assez diverses, entres autres la jaunisse et la phthisie pulmonaire. Nous employons donc des médications différentes, selon la qualité des estourils.

– Le docteur a raison, dit le moulinier, car nous avons près de Rocher un célèbre guérisseur qui distingue les estourils en noirs, blancs et jaunes.

– Et comment les guérit-il ?

– Parfois il recommande simplement de faire dire une messe à Notre-Dame de Bon-Secours. Mais d’autres fois, il fait prendre des tisanes faites – vous ne devinerez jamais – avec des ossements de morts, et le curé de l’endroit a dû se fâcher en voyant quelques-uns de ses crédules paroissiens venir dérober des os au cimetière.

Barbé se récria en disant que c’était impossible, indigne de notre siècle de progrès.

– Je ne dis pas non, répondit le moulinier, mais le fait n’en est pas moins exact. Il y a plus : le guérisseur en question conseillait parfois d’ajouter à cette funèbre tisane des insectes – vous savez bien… de ces insectes que l’on trouve si aisément, dans nos villages, sur la tête des enfants. Ce singulier médecin est mort, mais, rassurez-vous – sa fille continue son commerce ; elle prétend que c’est un don et qu’il arriverait malheur à la maison si elle ne l’exerçait pas. – La vérité est qu’ayant perdu récemment quelques moutons de la clavelée, elle l’attribuait à une cessation momentanée de ses fonctions médicales.

Près de Laurac, il y aussi une femme qui guérit les estourils, mais son remède, du moins, n’a rien de répugnant : elle administre simplement à ses fidèles des tasses de café.

Entre Largentière et Montréal, un autre empirique guérit toutes les affections des poumons et de l’estomac en enfermant une araignée dans une coquille de noix qu’il applique sur la peau du malade ; l’araignée est chargée de sucer le mal, mais il est défendu au malade de regarder ce qu’il y a dans la coquille.

L’homme de la Gorce prit vivement la parole.

– Est-ce que vous croyez, dit-il, qu’il n’y a pas aussi chez nous des médecines pour les estourils ? Nous en avons une à la Gorce dont le remède est des plus simples. Elle donne aux chalans une poudre blanche pliée dans un chiffon de linge. Le malade doit en s’en allant, jeter cette poudre derrière lui sans se retourner.

Il y en a une autre, fort vieille, qui habite près de la Dent de Rez et qu’on vient consulter d’assez loin. Elle donne aussi des remèdes contre les revenants. Un neveu était tourmenté par l’âme de son oncle dont il avait négligé de faire le deuil. Toutes les nuits, ce diable double venait frapper à la porte de la cave, et parfois même il allait jusqu’à tirer les pieds du neveu. La vieille l’en débarrassa. Le métier est exercé de mère en fille dans ces deux maisons.

– Il est certain, dit l’aubergiste intervenant dans la conversation, que ces femmes ont fait de grandes guérisons ; j’en ai entendu parler plusieurs fois à Villeneuve-de-Berg. Il est certain aussi que la toile d’araignée, mise dans le miel, guérit les enfants de la fièvre.

– Il y a un moyen bien plus sûr pour guérir la fièvre, répartit un des padgels ; c’est de se faire toucher par un enfant qui n’a jamais connu son père.

L’autre padgel affirma qu’un moyen infaillible pour guérir d’un chaud et froid, ce qui est la maladie la plus commune dans les campagnes, c’est de boire un bouillon de vipère bien chaud.

L’officier ministériel nous apprit qu’en effet, beaucoup de paysans conservent encore soigneusement les serpents dont ils peuvent s’emparer. Ils les salent et les font sécher afin d’en faire des bouillons en cas de maladie. Quand celle-ci est compliquée d’un point de côté, ils égorgent un chat ou un poulet, et appliquent l’animal encore palpitant comme un cataplasme au flanc malade.

Dans plusieurs villages, pour guérir un enfant rachitique, on le met sur une pelle et on lui fait faire le tour du four.

Pour la fièvre, on applique sur le pouls un cataplasme de vers de terre et de limaces.

Une autre maladie qu’on guérit d’une façon fort singulière dans le Bas-Vivarais est la rastoule. On appelle ainsi, paraît-il, les grosseurs qui peuvent survenir aux pieds ou aux mains. Les médecins qu’on appelle dans ce cas, ce sont… les menuisiers qui prétendent avoir reçu de St-Joseph le don de guérir la rastoule.

Pour opérer la guérison, on met sur le banc du menuisier deux brins de sarments ou même deux pailles. On tient le membre malade sous le banc.

Le menuisier prend sa hache et dit :

Dé qué gorissé iéou ? (De quoi guérissé-je ?)

Le malade, ou quelqu’un pour lui, répond :

Lo rostoulo y noum de Diéou ! (La rastoule, au nom de Dieu !)

Le menuisier tranche alors d’un coup de hache les brins de sarments ou de paille, et le tour est fait.

Notons, à l’honneur des menuisiers, qu’il leur est interdit de rien recevoir pour leur salaire, et qu’on se garderait, d’ailleurs, de rien leur donner, car, s’ils recevaient quelque chose, l’opération ne vaudrait rien.

– Et cela guérit-il la rastoule ? dis-je assez timidement.

– Pas toujours immédiatement, me répondit-on ; mais l’effet se produit tôt ou tard.

– La même pratique, dit l’officier ministériel, est en usage du côté d’Aubenas, où la maladie est désignée sous le nom de chapoulodouïro au lieu de rostoule. Il y a trente ans, à Aubenas, deux menuisiers étaient renommés par leurs cures merveilleuses de chapoulodouïro. C’étaient des hommes fort vigoureux, très estimés de leurs concitoyens. Ils coupaient gravement et vigoureusement sur leur établi les deux brins de sarments mis en croix, en exigeant de leurs clients une foi complète ; ils magnétisaient en quelque sorte le malade et de là sans doute le succès qu’ils obtenaient. J’ajoute qu’ils s’y reprenaient à plusieurs fois, prétendant que l’opération ne valait rien, si le malade voyant s’abattre la hache sur l’établi, avait, par un mouvement instinctif, retiré sa main ou sa jambe placée dessous.

– Nous avons aussi des sorciers dans notre région, dit l’homme de St-Fortunat. Il y en avait un à Pierregourde qui reconnaissait les maladies à l’urine des malades qu’on lui apportait dans des fioles. Il ne se faisait pas payer, mais son fermier tenait en face de chez lui une auberge où allaient nécessairement tous ses clients. Il aimait à faire faire antichambre pour se donner de l’importance.

Il y a une sorcière à Dunières qui procède par des accès d’épilepsie ou de somnambulisme et qui, dans cet état, devine et guérit toutes les maladies.

Le plus célèbre est le guérisseur de Maléon, qui a toujours un grand livre ouvert sur sa table. Il paraît que ce livre, héritage de père en fils, renferme tous les secrets de l’univers. Ce guérisseur, jouit d’une certaine réputation à Privas, où il vient ordinairement les marchés et jours de foire. Il a aussi un bureau de consultation au Pouzin et va jusqu’à Rochemaure.

– Ecoutez, dit l’officier ministériel, je reconnais volontiers que la plupart de ces guérisseurs sont de vulgaires charlatans ; qu’ils tuent bien des gens, et ne guérissent guère que ceux qui auraient fort bien guéri sans eux. Il y a cependant des faits dont il faut tenir compte et je pense qu’ils ont parfois une sorte d’expérience locale que méprisent trop les véritables médecins. Voici ce dont j’ai été témoin, il n’y a pas longtemps. Une femme de Rochemaure avait à l’épaule une sorte d’anthrax qu’un médecin de Montélimar déclara indispensable d’opérer. Elle refusa. On appela le médecin des chèvres qui se chargea de la guérison. Il commanda force prières et l’application d’une tranche de lard mince sur la plaie, à renouveler plusieurs fois par jour. La malade, à qui l’assurance du médecin des chèvres inspira une pleine confiance, fit tout ce qu’on lui dit et fut guérie. Il paraît que la tranche de lard suçait le venin. Qu’en dites-vous, docteur ?

– Permettez-moi de n’en rien dire, cher Monsieur, et de continuer à écouter, comme je le fais, avec un vif intérêt, les recettes de vos guérisseurs campagnards.

– O Progrès ! s’écria mon ami Barbe, décidément tu n’es qu’un vain nom !

– Je parie, dit l’officier ministériel en s’adressant à l’homme de la Gorce, que chez vous le cri du coucou donne encore des émotions aux hommes mariés.

– Oh ! répondit celui-ci en partant d’un gros rire – le chant du coucou ne présage des malheurs en ménage que lorsqu’on part de sa maison à jeûn. Or, personne chez nous ne part sans tuer le ver.

– C’est comme chez nous, firent tous les autres en chœur.

J’entendis encore une infinité de choses extravagantes sur les fées (fados), les lutins, la trêve, les revenants, etc.

Le moindre mas est peuplé de ces personnages invisibles.

A Sceautres et ailleurs, c’est un lutin qui embrouille les poils des animaux.

Beaucoup de ces choses étaient dites, du reste, d’un air moitié sérieux et moitié gai. On y croit chez soi, surtout quand il fait noir, mais on n’y croit qu’à moitié, en plein midi et dans un bon diner comme celui de St-Gineis. C’est comme pour le bon Dieu, que tant de gens ne respectent que lorsqu’ils sont malades ou lorsque le tonnerre gronde.

Les padgels se distinguaient par la largeur et la sonorité de leurs rires. La flamme du vin pétillait dans leurs yeux et au bout de leur nez. Le plus vieux était le plus en train et l’on pouvait voir, à la façon dont il se démenait, qu’il avait depuis longtemps envie de dire quelque chose ou de chanter. Le plus jeune le prévint, car, donnant subitement sur la table un coup de poing formidable qui fit ressauter verres et bouteilles, il s’écria :

– Faou tchonta ! (Il faut chanter !)

Et sautant sur un banc, il rumina énergiquement ces quatre vers patois :

Lou laï per lous peti,
Lo soupo per lous viels,
L’aïgo per lous mouli,
Lou vi per lous podgels !

(Le lait pour les petits,
La soupe pour les vieux,
L’eau pour les moulins,
Le vin pour les padgels !)

Le plus âgé des padgels riposta immédiatement, non sans avoir comme l’autre, donné un grand coup sur la table :

Lou laï per lous peti,
L’aïgo per lous mouli,
Lou vi per lous padgels,
Lou jouïnés ma lou viels !

(Le lait pour les petits,
L’eau pour les moulins,
Le vin pour les padgels,
Les jeunes et les vieux !)

Les deux montagnards se donnant alors la main, chacun, debout sur sa chaise, débitèrent avec un redoublement d’énergie, la finale de réconciliation :

L’aïgo per lous mouli,
Lou laï per lous peti,
Et lou vi per lou bels,
Lou jouïnés ma lous viels,
Royoou coumo pogels !

(L’eau pour les moulins,
Le lait pour les petits,
Et le vin pour les grands,
Jeunes comme vieux,
Royols comme padgels !)

De bruyants applaudissements, auxquels concoururent l’aubergiste et sa femme et la servante, accueillirent belle chanson montagnarde.

Il fallut trinquer et retrinquer à la santé des chanteurs. Pour ma part, je trouvais qu’on buvait beaucoup trop sur le Coiron et j’enviais le sort des moulins qui, eux du moins, ne sont pas exposés à se griser. Après avoir complimenté les chanteurs et serré la main à tous nos compagnons de table, nous prîmes congé d’eux, et une fois en route, l’air libre nous parut doublement frais et parfumé, succédant à l’atmosphère épaisse et malsaine d’une salle d’auberge où les fumées du vin avaient alterné pendant trois longues heures avec la vapeur des pieds de cochon et du conseiller.


Mon ami Barbe, se rappelant les pratiques insensées qu’on venait de raconter, était dans une fureur noire et fulminait contre les sorciers-guérisseurs, en s’étonnant que dans un siècle de lumière et sous le régime républicain, ces gens-là pussent encore rencontrer des dupes. Qui aurait jamais pu croire, ajouta-t-il, à une pareille bêtise chez nos paysans, qui tous cependant aujourd’hui élisent des candidats démocrates ?

– Est-ce que vous-croyez, lui dis-je, que cette bêtise est l’apanage de nos campagnes ? Ne savez-vous pas que les grandes villes, Paris lui-même, rendraient sous ce rapport des points à St-Gineis ?

– Comment ? des sorciers à Paris, cette capitale du progrès !

– Des sorciers, non – mais des somnambules ou des tables tournantes, et c’est tout comme. Savez-vous ce qu’écrivait, il n’y a pas bien longtemps, le docteur Amédée Latour : « Autour de nous et dans la seule ville de Paris, il y a six cents somnambules qui fonctionnent d’une manière continue. » Et tout récemment, un journal étranger affirmait qu’il y en avait deux mille. Or, Paris ayant environ deux millions d’âmes et l’Ardèche quatre cent mille, celle-ci a le droit de se payer quatre cents sorciers-guérisseurs, si celui-là se permet deux mille somnambules, sans que les Parisiens aient rien à nous reprocher.

– Tout cela est fort triste, répondit Barbe, et il est clair que, s’il y a beaucoup d’intelligence à la surface de notre civilisation, le dessous est singulièrement noyé dans les préjugés de tout genre. Mais j’y pense, pourquoi n’avez-vous pas dit votre opinion à ces braves gens quand ils vous l’ont demandée ?

– Parce que de serriis inter pocula non est disputandum ce qui veut dire que les bouteilles vides ne font pas la raison pleine. D’ailleurs, ils ne m’auraient pas compris. Mais je ne refuse pas, ami Barbe, de vous dire à vous toute ma pensée. Il est certain que tous ces préjugés de campagne ne sont guère à l’honneur de notre temps – et je comprends très-bien votre indignation. Mais ce qui est plus urgent que l’indignation, laquelle ne constitue que des coups d’épée dans l’eau, c’est l’enseignement qu’il est possible d’en tirer.

– Quel enseignement ?

– Ecoutez. L’officier ministériel nous a dit que les guérisseurs faisaient quelquefois des miracles. Ces miracles, croyez-le, ne sont pas l’effet du hasard, et l’explication en est simple. Outre une certaine expérience locale, les guérisseurs touchent le ressort moral que négligent trop beaucoup de médecins, au moins ceux qui envisagent leur art à un point de vue exclusivement matérialiste.

Voici deux anecdotes pour me faire mieux comprendre.

Je me souviens d’avoir vu, au temps où je fréquentais les hôpitaux, un éminent chirurgien très intrigué par les alternatives bonnes et mauvaises que présentait, tous les deux ou trois jours, l’état d’un de ses malades atteint d’une plaie dangereuse à la jambe. Il chercha vainement pendant plus d’un mois, soit dans les remèdes employés, soit dans l’alimentation, soit dans les influences atmosphériques, quelles pouvaient en être les causes. Ce fut la sœur chargée de la surveillance de la salle qui, à la fin, lui révéla le mystère. La mère du malade venait le voir tous les jeudis et tous les dimanches, et la satisfaction qu’en éprouvait le malade se traduisait chaque fois par une amélioration marquée dans l’état de sa plaie. La pauvre femme fut alors autorisée à venir tous les jours et le malade fut promptement guéri.

L’autre fait s’est passé dans notre département. J’accompagnais un jour un vieux médecin de campagne, appelé chez un de ses clients. Je vous avoue que je fus d’abord étonné d’entendre mon confrère s’enquérir auprès de la famille des idées et opinions du malade.

– Est-il dévot ?

– Hélas ! non, M. le docteur.

– Croit-il à quelque chose ?

– A rien, si ce n’est peut-être aux revenants.

– Aux revenants ! c’est bien. Euréka ! ajouta-t-il en s’adressant à moi.

Le vieux docteur, après avoir longuement examiné le malade, se fit apporter une forte infusion de fleurs de sureau, et y mit un peu de poudre blanche qu’il tira gravement d’un petit étui d’or qu’il portait toujours dans sa poche.

– Qu’est-ce ? dit le malade.

– Mon ami, c’est de la poudre de revenants. Je la tiens de l’âme même de mon père. Avec cela, vous êtes sûr de guérir. Seulement, tenez-vous bien chaud et tâchez de bien transpirer.

– Cela fut dit avec un certain mystère, mais d’un ton d’autorité et de certitude qui pénétra le malade. La poudre de revenant lui donna la confiance qui lui manquait, et, le moral raffermi, la médication matérielle produisit son plein effet. La poudre blanche n’était que du sucre pilé.

Dans toute maladie, me dit mon confrère, il faut au médecin, un point d’appui, sans lequel toute science risque d’être vaine. La foi religieuse est le plus précieux de ces points d’appui. Elle donne au malade le calme et la tranquillité d’esprit qui sont toujours si utiles à l’action purement médicale, et qui parfois la suppléent. A défaut de la foi religieuse, les préjugés de tous genres peuvent être un moyen utile dont parfois, faute de mieux, on est obligé de se servir.

C’est avec cela, ami Barbe, que les guérisseurs empoignent le moral du malade et en tirent, des effets difficiles à obtenir avec une médecine, purement rationnelle. Ils ne font, après tout, que suivre le conseil de l’illustre médecin Ramazzini qui montre la nécessité d’entrer toujours un peu dans les idées du malade pour gagner sa confiance : Medici sagacis erit, si ad ingenium et mores œgrotantis se componat, ut œgri affectum lucretur.

Voici un paysan ignorant atteint d’une fluxion de poitrine. Vous lui faites la meilleure des ordonnances à prendre chez les pharmaciens. Il n’est pas certain que vous obteniez l’effet que produira la tisane de serpent desséchée, ingurgitée avec une foi profonde que vient encore accroître précisément l’étrangeté du remède.

Tel est le secret de nos guérisseurs. Ils inspirent une foi ardente dans leurs procédés, et la plupart l’ont probablement eux-mêmes. Ils ensorcellent en quelque sorte le malade. Ils guérissent – quand cela arrive – par une sorte de magnétisme beaucoup plus que par les remèdes eux-mêmes et quelquefois malgré ces remèdes. Leur action n’en est pas moins dangereuse, car, pour quelques miracles, que d’erreurs fatales ne commettent-ils pas !

– Pour avoir raison de ces empiriques grossiers, dit Barbe, il faut répandre à flots la lumière, c’est-à-dire l’instruction, multiplier les écoles, faire à la superstition une guerre sans trêve et sans merci.

– Tout cela, répondis-je, est plus tôt dit que fait. Multipliez les écoles et combattez la superstition ; pourvu que vous ne touchiez pas à la liberté religieuse, je suis avec vous. Mais songez qu’avant d’avoir exterminé, par ce moyen, les absurdes préjugés dont vivent les sorciers-guérisseurs, ceux-ci auront eu le temps de faire encore bien des victimes. J’ajoute que les tendances matérialistes et athées qui prédominent en haut lieu me semblent devoir produire en bas, un effet diamétralement opposé. Plus les gouvernements nient Dieu, plus les populations sont disposées non pas seulement à l’affirmer, mais à associer cette croyance à des formes idolâtriques. Les savants de notre temps – du moins une bonne partie d’entre eux – oublient trop, que l’homme n’est pas un simple organisme, mais une âme, ou si vous voulez, une intelligence servie par des organes. En s’absorbant dans l’étude du corps, ils négligent trop le moteur immatériel qui l’anime, et ceux qui le nient sont destinés à être battus par le misérable et ignorant sorcier-guérisseur qui, d’instinct, sait ce que les savants ignorent.

« Le médecin et la sagesse, dit Hippocrate, sont inséparables. La médecine met en pratique tous les préceptes de la sagesse, et notamment le respect pour la divinité vers laquelle la médecine ramène sans cesse. »

Un médecin qui ne tient pas compte de la double nature spirituelle et matérielle de l’homme, qui n’a pas le respect de la divinité, c’est-à-dire le sentiment spiritualiste dont parle Hippocrate, n’est, quelque savant qu’il soit, que le plus incomplet et souvent le plus dangereux des médecins.

Je conclus :

Le meilleur moyen de remédier à cette plaie des campagnes ignorantes est encore celui que je vous indiquais dans notre derrnière tournée au Coiron.

Il faudrait que dans chaque commune il y eût un homme assez entendu dans l’art de guérir, sinon pour faire le médecin, au moins pour écarter les pratiques dangereuses, guider les familles dans les premiers soins à donner, et faciliter l’œuvre du médecin diplômé, lequel devrait toujours être appelé dans les cas graves. Cet homme est tout naturellement indiqué, c’est le curé.

Dans l’ancienne Egypte, les rois étaient choisis parmi les médecins devenus prêtres. La médecine et le sacerdoce ont, pendant longtemps, été réunis chez plusieurs peuples de l’antiquité, et je soupçonne qu’il en était souvent de même chez les premiers chrétiens, puisqu’une des épitaphes trouvées à Rome dans la plus belle chapelle funéraire des Catacombes (la crypte de saint Calixte) porte ces mots : Denys, prêtre médecin.

Et beaucoup plus près de notre temps, ne voyons-nous pas figurer dans le tableau des chanoines de Viviers, en 1332, Raymond Jarente, magister in medicina ? (1)

Il y aurait un progrès moderne à réaliser en reprenant une partie de la tradition antique. J’insiste donc sur l’idée que j’ai déjà émise dans notre précédente tournée au Coiron, et je pense que si les évêques faisaient entrer dans le programme des séminaires l’enseignement des premières notions de la médecine et surtout de l’hygiène, de manière à faire de tous les jeunes prêtres au moins des officiers de santé, l’état sanitaire dans nos campagnes trouverait là une nouvelle garantie, et bien des vies précieuses pourraient être épargnées chaque année.

Barbe fit à cela diverses objections auxquelles je me contentai de répondre que Voltaire avait déjà exprimé la même pensée dans son Dictionnaire philosophique, à l’article du curé de campagne.

– Ah ! dit naïvement Barbe, si Voltaire l’a dit, c’est bien différent !

  1. Columbi, p. 145.