Voyage … le long de la rivière d’Ardèche

Docteur Francus

- Albin Mazon -

XIV

L’abbaye de la Villedieu

Rochecolombe. – L’église de Sauveplantade. – La clé pour marquer les chiens. – La pierre milliaire de St-Germain. – St-Trouba. – St-Martin de Bessiac. – L’abbaye de la Villedieu. – Une perquisition judiciaire chez les religieuses en 1456. – Une transaction entre l’abbesse et les habitants. – Le personnel du couvent en 1480. – Ville de Dieu, gens du diable. – Ce qu’on dépense aux foires et marchés.

Du sommet de la montagne de Leyris, la vue est splendide. On domine toute la portion du Bas-Vivarais renfermée entre le Coiron, le Tanargue et la montagne de Barre. Des clochers ou de vieilles tours féodales percent de toutes parts les champs de mûriers ou les bois de châtaigniers. Aubenas se détache là-bas au soleil comme une étoile blanche, tandis que Vogué, la Villedieu, St-Laurent-sous-Coiron, la Chapelle, Vinezac, Chassiers, Montréal, recouverts par l’ombre des nuages errants, apparaissent à peine comme des taches grises, dans ce large panorama.

Le versant de Leyris, du côté de Vogué, est beaucoup plus boisé que du côté de la Gorce. Il y a de grands chênes, et c’est là que nous avons vu les plus beaux genévriers du pays.

Nous apercevons sur notre droite Rochecolombe, ce nid de vautours qui fut le berceau de la famille de Vogué. « L’ancien château était entouré d’un chemin de quatorze pans creusé dans le rocher. Pour y entrer, il fallait franchir six portails. » (1)

Une tour avec quelques restes de vieux murs, perchée sur un rocher qu’un profond ravin sépare de la montagne : voilà tout ce qu’on voit aujourd’hui. Les anciennes maisons des vassaux, que protégeait le manoir, sont abandonnées comme celles du vieux Vallon. Un nouveau village s’est formé plus bas, dans un paysage riant. Les habitants de Rochecolombe se vantent de posséder une fontaine aussi belle que celle de Vaucluse.

Notre conducteur nous raconte les évènements du jour à Rochecolombe. Des enfants avaient fait des teoulo en temps de neige, pour prendre les oiseaux. Un procès-verbal fut dressé. Les uns témoignèrent contre les enfants, et les autres dirent qu’ils n’avaient rien vu. Et voilà un gros sujet de division dans le village ! On nous raconte d’autres démêlés plus graves, à propos des écoles. De tout temps, il y a eu à Rochecolombe des difficultés de ce genre. Nous nous souvenons d’une époque où l’évêque fut obligé d’interdire l’église. A ce propos, mon ami Barbe fut obligé de reconnaître que les préoccupations politiques aggravent les difficultés locales les plus insignifiantes. Des questions qui, entre moi et Barbe, par exemple, seraient équitablement réglées en dix minutes, deviennent, avec les rivalités de clocher compliquées de dissensions politiques, le point de départ de haines interminables.

La route va faire le tour de la gare de Vogué pour revenir ensuite à l’est, en suivant à peu près la direction du chemin de fer jusqu’au bas de la montagne de Villeneuve-de-Berg. Mais, par un sentier à droite, nous coupons directement sur Sauveplantade, une des plus vieilles paroisses vivaroises, dont nous désirions visiter l’église.

Le village de Sauveplantade est situé à deux kilomètres de Vogué, dans la plaine qui s’étend au sud, au pied des montagnes de la Gorce.

L’église a trois absides indiquées par trois demi-tours à l’extérieur et surmontées d’un clocher roman à deux étages. Elle n’a qu’une seule nef très étroite, correspondant à l’abside du milieu, en sorte que le transept est la partie la plus large de l’édifice. On remarque à l’entrée un très vieux baptistère qui a dû servir aux baptêmes par immersion des premiers temps du christianisme.

Cette église est dédiée à St-Pierre. Le curé de St-Germain vient y dire la messe de temps en temps. Le cimetière entoure l’église. On y enterre encore les morts du village.

Le curé de Rochecolombe et Sauveplantade écrivait à dom Bourotte en 1762 :

« C’est par résignation en cour de Rome que les curés ont desservi cette paroisse de longtemps, et ainsi on ne sait à qui appartient le droit de nommer. Il y a une chapelle de Ste-Anne dont Mme la prieure de St Maurice-Terlin jouit, étant unie à son prioré ; mais on n’a aucun titre de cette réunion. »

Il y a à Sauveplantade une sœur pour faire l’école aux enfants du hameau. Quand elle s’absente, la clé de l’église est déposée chez un propriétaire voisin, M. Gay.

On nous montra chez M. Gay la clé pour marquer les chiens. C’est une tige de fer recourbée à l’extrémité, de façon à former un sceau assez informe et muni d’un manche en bois. Quand un chien enragé a passé dans le pays, on amène à M. Gay tous les chiens mordus ou soupçonnés d’avoir été mordus. On les attache ou bien on les presse entre deux portes et on leur applique sur la tête la clé rougie au feu. Est-ce pour les guérir de la rage, est-ce pour signaler aux populations leur état suspect, comme on le faisait autrefois des forçats que l’on marquait à l’épaule, que cette vieille coutume locale a été instituée ? Personne n’ayant su nous le dire, nous livrons le problème à la sagacité du lecteur. Il est bon, toutefois, de rappeler ici qu’une vieille croyance attribue aux clés des églises dédiées à St-Pierre, le don de guérir la rage par leur application sur la main des malades et sur la tête des animaux. L’origine de cette pratique serait, dit-on, dans ce fait que les papes envoyaient à ces églises un peu de limaille des chaînes de St-Pierre, pour la faire entrer dans la composition de ces clés.

Notre voiture rejoignit par des sentiers fort pierreux la route de St-Germain. Il fallut passer l’Auzon grossi par les pluies et le cheval dut donner pour cela un vigoureux coup de collier.

Enfin, nous voilà sur la route de St-Germain, que nous dépassons bientôt. A la sortie du village, nous apercevons sur notre droite, en face du cimetière, une colonne milliaire surmontée d’une croix.

On remarque dans l’empierrement qui sert à maintenir cette colonne debout, la partie inférieure d’un cippe funéraire, avec un fragment d’inscription indiquant qu’il fut élevé par un nommé Decimanus, à son père très méritant (patri merentissimo).

Un peu plus loin se trouvent les débris de l’arche à petit appareil romain qui marque la place de l’ancien pont de l’Auzon.

L’industrie moderne semble avoir voulu prendre cette fois sa revanche contre les ingénieurs romains, en établissant, juste en face de cette arche décrépite, un magnifique viaduc sur lequel passe, à nos yeux, un train des plus bruyants, car il portait les musiques d’Aubenas et de Vals revenant d’un concours à Valence. Notre cheval dresse l’oreille, mais comme il est d’un pays où sifflent aussi les locomotives, ne se montre en somme que médiocrement ému de ce tapage infernal.


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Un peu avant l’embranchement des routes de Villeneuve et de la Villedieu, nous quittons la voiture pour nous jeter à gauche dans les champs cultivés, afin de voir la pierre de Saint-Trouba. D’après une tradition locale, St-Trouba, St-Denis et St-Giraud étaient trois frères qui correspondaient par signaux, de leurs ermitages respectifs. Une bonne vieille voulut bien nous accompagner à Saint-Trouba. C’est une grosse pierre de taille, des carrières de Lussas, engagée dans un mur en pierre sèche et tranchant par sa blancheur avec les cailloux basaltiques qui l’environnent. Elle est creusée irrégulièrement sur un côté, et la vieille nous dit que c’était le bénitier. A une dizaine de mètres de là est un autre débris de pierre blanche ou d’ancienne bâtisse qui semble le soubassement d’une colonne carrée. Ces deux débris, fortifiés de la tradition locale, semblent indiquer un ancien sanctuaire. La vieille nous dit qu’on allait autrefois à cet endroit en procession.

La Villedieu n’est qu’à une distance de quatre ou cinq cents mètres. Le bourg principal possède encore son enceinte fortifiée d’autrefois qui forme un rectangle d’environ cent cinquante mètres de long sur cent vingt de large. Il y avait huit tours, une à chaque angle et une au milieu de chacun des côtés. Deux de ces tours faisaient partie de l’abbaye. L’une de celles-ci est détruite, mais les sept autres existent encore.

La primitive église de la Villedieu était au hameau voisin de Baissac, ainsi qu’il résulte de l’alinéa suivant du Charta Vetus qui désigne St-Venance comme le fondateur des deux églises de Lussas et de St-Martin de Baissac ou Bessiac :

Ego Venantius, sedis Vivariensis episcopus, dotavi ecclesiam in Luciatense in honore sanctœ Mariœ et Sancti Martini Bessiaco. Dotavi eas colonicas LXX cum servis suis et dimisi eas Deo et sancto Vincentio.

Les débris de l’église de St-Martin de Baissac se réduisent à une voûte basse et obscure qui aura bientôt disparu.

A la Boissière (un autre hameau de la Villedieu), il y avait une ancienne chapelle dont il ne reste plus qu’un mur orné d’une rosace.

Le monastère des Bénédictines de la Villedieu fut fondé au XIe siècle. Cérice de Vogué, dans ses Mémoires inédits, cite un acte de fondation passé par Bertrand de Vogué en 1020, en faveur des dames de ce couvent, et un autre passé en 1080 par Pierre de Vogué.

Le 6 janvier 1084, noble Agnès, veuve d’Odilon Hostissel, donna à l’église de St-Martin de Baissac et au monastère de St-André-de-Vienne divers revenus.

L’abbesse de St-André avait envoyé des religieuses à St-Martin l’année précédente. Chassées par les habitants, elles y revinrent cette année-là et leur piété fit donner à la localité le nom de Villedieu (Villa Dei).

En 1154, l’évêque de Viviers, Guillaume II, donna à l’abbesse de St-André-de-Vienne les églises de St-Martin-de-la-Villedieu, de St-Maurice de Esterlis (St-Maurice de Terlin), de St-Eustache de Lanas, de St-Didier au delà de l’Ardèche, de St-Pierre de Veyras, de St-Marcel de Bergalia, etc. (2)

J’ai trouvé dans de vieux registres de notaires d’Aubenas, un fait intéressant, concernant les religieuses de la Villedieu.

Le 12 juin 1456, Jean Marcol, juge royal du Vivarais, et commis ad hoc par l’autorité du roi, se présente chez elles.

Il est introduit dans la cour, où l’attendent les religieuses Gabrielle de Rochemure (Ruppemoria), Françoise de Serre, Louise et Antonie Nogier. – Le juge leur enjoint, sous peine d’une amende de dix marcs d’argent, de lui désigner le lieu où se trouve la fille de feu noble Ménile qu’on dit être dans le monastère.

Gabrielle de Rochemure et les autres religieuses répondent qu’elles ne peuvent le dire, attendu que la dite Ménile n’est pas dans le couvent. Elles protestent contre la procédure dont elles sont l’objet.

Le juge leur interdit sous peine d’une amende de cent marcs d’or, de transférer ailleurs la dite Ménile, si elle est dans la maison.

Les religieuses déclarent alors qu’elles sont prêtes à ouvrir toutes les portes, si le juge veut faire lui-même la recherche.

Le juge réplique qu’il la fera s’il le juge à propos et assigne les religieuses pour trois jours après à 2 heures de l’après-midi.

De tout cela les religieuses font dresser acte par le notaire Rochette. Parmi les témoins est noble Pierre comte de Vogué.

Un autre acte, conservé dans les archives de la Villedieu, mérite d’être signalé. En 1377, l’abbesse et les habitants de la Villedieu furent autorisés par Guidon de Montlaur, avec la sanction du roi Charles VII, à prendre certains moyens de défense, et notamment à construire un mur d’enceinte fortifié, contre les Anglais, les compagnies de gens d’armes et les bandes de voleurs qui ne cessaient de faire des courses, de piller ou de massacrer, soit de nuit soit de jour, sur tout le territoire de la Villedieu et dans le voisinage.

Les frais de construction de ce mur donnèrent lieu plus tard à des difficultés entre les habitants et l’abbesse. Les habitants ne contestaient pas l’exemption des charges qui était alors le privilège des biens des églises et des couvents, mais ils pensaient que cette exemption ne s’appliquait pas aux immeubles récemment acquis par le couvent et demandaient que ceux-ci fussent soumis aux tailles royales et communales et que l’abbesse fût tenue de contribuer aux frais de construction et de réparation du mur d’enceinte.

L’abbesse répondait que les biens récemment acquis par le couvent lui avaient appartenu autrefois, et, n’ayant fait que revenir à leur ancienne destination, devaient être exempts de tailles.

Le procès était pendant depuis de longues années devant la cour royale de Villeneuve-de-Berg, quand on se décida à transiger en 1480. Dans l’acte de transaction, les hommes de la Villedieu déclarent que le monastère n’aura jamais à payer aucune taille et à subir aucune charge. Mais, en revanche, l’abbesse s’oblige à donner en emphythéose perpétuelle certains emplacements qui lui appartiennent dans l’enceinte du bourg à ceux des habitants qui les demanderont, et de plus une maison pour y déposer leurs papiers et documents et y traiter les affaires de la communauté.

L’abbesse, qui est toujours Gabrielle de Rochemure, est assistée dans cette négociation par un de ses parents, Antoine de Rochemure, commandeur des commanderies des Antonins à Aubenas et à Montferrand.

Ces clauses convenues, les hommes de la Villedieu demandent que les religieuses et nonnains du couvent ratifient le contrat. On les assemble, selon l’usage, au son de la cloche, et voici le personnel complet de la communauté :

Gabrielle de Rochemure, abbesse ;

Jeanne Rochette ;

Mascarone des Serres ;

Marguerite de Taulignan, sacristaine ;

Delphine Maurelle, dite du Rocher ;

Antoinette de Chambaron ;

Alix de Chambaron ;

Antoinette de Beaumont.

Cet acte fut dressé par Robert, notaire à Aubenas, et une expédition en fut délivrée par son fils quelques années après à l’abbesse Loyse de Montlaur, qui avait succédé probablement à Gabrielle de Rochemure.

Dans d’autres actes qui remontent à l’année 1429, nous voyons figurer deux autres religieuses de la Villedieu : l’abbesse Françoise du Bois, et la sacristaine Béatrix d’Ucel.

Toutes ces religieuses appartenaient à des familles nobles.

On remarquera que, dans le personnel de la communauté, en 1456 comme en 1480, ne figurent ni Sophie de Lyonne ni Juliette Vivarés, ni aucun des autres personnages fantastiques dont s’entourait le plus fantastique de tous, Clotilde de Surville.

En 1604, les religieuses eurent à se plaindre de la démolition de leur chapelle de Leyris, sise sur le chemin de Vogué à la Gorce. (3)

L’abbaye de la Villedieu ayant été pillée et brûlée deux fois pendant les guerres religieuses, la communauté fut transférée, en 1610, à Aubenas, où elle occupait le monastère de St-Benoît dont la chapelle sert aujourd’hui de halle aux grains. La veuve du maréchal d’Ornano, Marie de Montlaur, entra dans l’ordre après l’exécution de son mari, et fut nommée abbesse.

M. Henri Vaschalde, dans ses Notes sur le Vivarais, nous apprend que Marie de Montlaur eut maille à partir devant les tribunaux de son temps avec le prince d’Harcourt, lequel, dans un intérêt facile à comprendre, appuyait les empiètements des habitants de la Villedieu sur les droits et privilèges du monastère. Les religieuses prouvèrent par une foule d’actes que leur couvent avait droit de haute, moyenne et basse justice ; que les habitants leur devaient la banalité des moulins, fours, etc., en rappelant les faits qui démontraient l’exercice réel de ces droits et les arrêts des cours royales et du Parlement de Toulouse qui les avaient reconnus. Le titre principal allégué par le prince d’Harcourt, héritier des Montlaur, était l’acte de 1377 d’où il résulte que les religieuses et les habitants de la Villedieu, voulant construire leurs fortifications, avaient demandé la permission à Guidon de Montlaur, lequel l’avait accordé moyennant le payement de cinquante francs d’or et une pension annuelle de quinze quartes de froment, à payer pendant toute la durée de l’existence de ces fortifications. Nous ignorons l’issue du procès.

Une petite fille de Mme de Sévigné, Pauline de Grignan, a été aussi supérieure des Bénédictines d’Aubenas. N’est-ce pas la même que nous voyons figurer dans les archives de l’Ardèche, sous le nom de dame Marie Adhémar de Monteil de Grignan, comme abbesse de la Villedieu en 1700, et présentant à ce titre, pour la cure de la Villedieu, messire Louis de Laplanche de Salle, curé de St-Jean Chambre ? (4)

L’abbesse de la Villedieu nommait aux bénéfices pour les églises de la Villedieu, Saint-Maurice, Lanas, et Saint-Didier près d’Aubenas. Elle possédait, de plus, des dîmes à Veyras, Coux, Lentillères, Bergwise, etc.

Une partie du monastère de la Villedieu existe encore. On remarque le grand portail, dont le fronton triangulaire porte les armoiries de Marie d’Ornano. La chapelle a disparu et l’on peut en voir une fenêtre dans le vacant situé derrière l’église paroissiale.

Mais tout le grand corps de logis qui fait face à l’ouest est intact, avec la galerie et les cellules donnant sur la cour intérieure, et l’on pouvait avec quelques réparations, transformer ce bâtiment en une magnifique maison d’école. On aurait ainsi fait d’une pierre deux coups, c’est-à-dire qu’on aurait conservé un édifice historique en lui donnant une destination utile. Mais, par le temps qui court, l’architecte courait grand risque de passer pour clérical, et je comprends qu’il ait cherché un terrain ailleurs.

Le bâtiment qui est sur la place de l’église faisait aussi partie de l’abbaye. Les premières assises, que l’abaissement du terrain a rendues visibles, montrent que les anciens architectes bâtissaient les fondements souterrains de leurs édifices avec de gros basaltes solidement cimentés, tandis que les murs extérieurs étaient formés de pierres calcaires taillées et disposées en gros ou petit appareil.

En 1509, parmi les coseigneurs de la Villedieu, nous trouvons noble François de la Brugière.

Il résulte d’une autre pièce publiée par M. Henri Vaschalde, que les habitants de la Villedieu durent envoyer en 1630 quatorze hommes avec leur consul en tête, pour leur part de corvée, à la démolition des fortifications de Nimes, ordonnée par le roi en 1629.

Le consul présenta, au retour, sa note où nous voyons qu’il entretenait ses hommes à raison de huit sols par jour. Mais il y avait beaucoup de faux-frais et le total s’élevait à deux cent dix livres. Les autres consuls trouvèrent la note trop forte. Que diraient-ils aujourd’hui, les malheureux, s’ils avaient affaire seulement à un hôtelier d’une station d’eau quelconque ? Ils refusèrent de payer, mais les juges les condamnèrent.

En 1762, le curé de la Villedieu écrivait :

« Les particularités qui regardent cette communauté, c’est la sècheresse et la mortalité de toute sorte de bestiaux, ce qui produit la ruine presque totale de cette paroisse. »

– La particularité moderne la plus intéressante, dit mon ami Barbe, c’est l’ouverture à bref délai d’une route directe entre la Villedieu et Privas, par les vallées de l’Auzon et de Freyssenet.

Il y a un dicton local, ajouta Barbe, qui n’est guère favorable aux gens de la Villedieu. J’ai entendu dire, en effet : Ville de Dieu, gens du diable, mais ces médisances locales sont généralement absurdes et tiennent à des faits particuliers qu’il serait injuste de généraliser. Il y a probablement à la Villedieu de vilaines gens comme il y a au Bourg des badauds, mais pas plus qu’ailleurs, et les plus badauds sont encore ceux qui prennent au sérieux ces vieilles rubriques.

– Vous avez raison, ami Barbe. Toutefois, il faut bien le dire d’une manière générale, et sans aucune allusion spéciale aux gens de la Villedieu, les localités situées sur les grandes routes ont toujours moins bonne réputation que les autres à cause des vagabonds et autres éléments étrangers, qui ne sont pas précisément la fleur des pois, dont elles sont plus exposées à subir le fâcheux contact. A Lussas, à St-Laurent, et dans le Coiron, les mœurs et les habitudes sont généralement restées plus patriarcales. Aussi les terres y sont mieux cultivées. Les fermiers et les domestiques qui viennent de cette région sont plus recherchés. La terre à Lussas est aussi plus fertile et je crois me rappeler que le blé qui en vient se vend toujours sur le marché d’Aubenas un peu plus cher que la plupart des blés des environs.

– Tous ces pays, dit Barbe, ont été rudement éprouvés par la maladie de la vigne et du ver à soie. Les grands propriétaires d’autrefois sont pour la plupart ruinés.

– Peut-être, fis-je alors observer, leur ruine ne vient-elle pas entièrement de la gattine et du phylloxera. Je me souviens qu’étant allé assez souvent dans ma jeunesse, le samedi au marché d’Aubenas et le mercredi à celui de Villeneuve-de-Berg, j’y rencontrais invariablement tous les bons propriétaires des environs, venus sur leurs chevaux ou leurs tilburys. Les habitudes de ces braves gens se ressentaient de la richesse que le ver à soie répandait alors dans le pays. Ils faisaient tous de bons dîners à l’hôtel ou à l’auberge, après de longues stations au café dont ils passaient toutes les liqueurs en revue. Parfois même ils jouaient. Ils s’en retournaient la tête plus ou moins échauffée. Je mets en fait que, sans compter la perte de temps, ces deux marchés par semaine leur coûtaient plus au bout de l’année que tout le reste de leur ménage. Bref, de ce que j’ai vu alors, il est ressorti pour moi la conviction profonde que, si les marchés enrichissent bien des gens, ils en ruinent pas mal d’autres, au moins ceux qui y vont comme à des parties de plaisir.

La commune de la Villedieu a été très éprouvée par le choléra en 1884. Le fléau y a fait soixante-une victimes en deux mois (du 21 juillet au 21 septembre). Nous avons déjà signalé la belle conduite du curé, M. l’abbé Terrasse. Pourquoi diable le Journal officiel du 12 avril, qui contient les décorations et médailles octroyées pour actes de courage et de dévouement à l’occasion du choléra, nous oblige-t-il à revenir sur ce sujet ? Certes, il y a là des récompenses bien méritées, et celles dont le docteur Labrot et les membres de la mission lyonnaise ont été l’objet, ne pourront que rencontrer une approbation unanime. Mais il est fâcheux qu’on ne puisse en dire autant de toutes les autres et il est certain, dans tous les cas, que sur cette liste hétérogène, les plus méritants brillent par leur absence. Nous savons bien que c’est par leur volonté expresse et le refus du curé de Vogué a été, à cet égard, assez significatif. Il n’en est pas moins vrai que l’administration se fût honorée elle-même en se faisant d’une façon quelconque, l’interprête des sentiments de gratitude et d’admiration des populations décimées par le fléau. En vérité, nous plaignons profondément M. le Préfet de l’Ardèche de la fâcheuse extrémité où il a été de se décorer lui-même et de proposer bon nombre de récompenses qui sentent beaucoup plus les services électoraux que les services rendus aux cholériques. Au reste, les décorations et récompenses publiées par le Journal officiel du 12 avril sont assez caractérisées par ce fait que le nouveau cabinet, formé depuis le 6 avril, a refusé d’en endosser la responsabilité et les a fait publier sous les noms des ministres déchus.

  1. Collection du Languedoc, tome 26.
  2. Columbi, p. 99.
  3. Recherches historiques sur Villeneuve-de-Berg, par l’abbé Mollier, p. 137.
  4. Sommaire des Archives de l’Ardèche, p. 83.