Voyage au pays des Boutières

Docteur Francus

- Albin Mazon -

VI

Les notabilités de Vernoux

Jean Dalicieux et son testament. – Le colonel Dubois. – Le commandant Trapier. – L’abbé Sabatier. – Ses ouvrages. – Sa réception par le pape Grégoire XVI. – Expédition de la duchesse de Berry en 1832. – Portrait de Sabatier par le maréchal de Saint-Arnaud. – Son troisième voyage à Rome, en 1851. – La messe au Colysée. – L’abbé Veni. – L’abbé Genthial. – Le père Sabatier. – Les centenaires ardéchois.

Cet aperçu historique serait incomplet s’il n’était accompagné, et en quelque sorte éclairé, par les figures des plus notables enfants de Vernoux – de ceux qui, par leur caractère ou leurs actes, ont mérité de survivre dans la mémoire de leurs concitoyens ; de ceux-là surtout qui ont marqué leur passage par d’incontestables bienfaits. C’est pourquoi la première place dans ce nouveau chapitre nous parait due à Jean Dalicieux. Et puisque ce nom était absolument inconnu à Vernoux avant son exhumation récente du cimetière des vieilles paperasses, il n’en faut savoir que plus de gré à M. Jules Sonier de Lubac d’avoir enfin révélé ses titres au souvenir reconnaissant des habitants de Vernoux (1).

Qu’était-ce donc que Jean Dalicieux ou Delicieux dit le Pavanier, et pourquoi ce surnom ?

M. de Lubac nous apprend que c’était un élégant cavalier qui, étant sorti de Vernoux pour aller chercher fortune dans la capitale, et étant admis à la cour, s’y fit remarquer par la grâce avec laquelle il dansait la pavane, cette danse noble d’autrefois, ou figuraient les dames en longue robe de cérémonie, et les gentilhommes l’épée au côté. Le surnom lui en resta, et il ne fut plus appelé que Jean le Pavanier.

Ailleurs, nous le trouvons désigné avec la qualification de « gentilhomme du cardinal de Tournon » (2), ce qui peut faire supposer que la faveur de ce prélat ne fut pas étrangère à sa fortune.

Quoi qu’il en soit, notre Pavanier se trouvant avec la cour en Vermandois, en 1554, eut là le pressentiment de sa fin prochaine et fit un testament qui doit rendre son nom impérissable dans l’histoire du Vivarais, et particulièrement dans le cœur de ses concitoyens de Vernoux.

Voici le début de l’acte :

« Ce jourd’hui, 27e de juin 1554, par devant nous Nicolas Estienne et Antoine Brochart, notaires royaux au bailliage de Vermandois, demeurant à Laon, noble homme Jean Delicieux dit le Pavanier, valet de chambre du Roy, estant en bonne santé, comme par l’inspection de sa personne nous est apparu, et sain de son entendement, a fait son testament et ordonnance de dernière volonté en la manière qui s’ensuit. Premièrement a recommandé son âme à Dieu, à la glorieuse Vierge Marie, à Monsieur St Michel l’ange, à M. St Jean son parrain, et à tous les saints et saintes du Paradis, etc. »

Dalicieux désigne pour son héritière universelle Marguerite de la Garde, sa mère, à la charge d’acquitter toutes ses dettes, obsèques, funérailles et legs.

« Il veut, après son trépas, estre inhumé dans la paroisse de Vernoux, s’il meurt en France à trente lieues du lieu et paroisse de Vernoux, lieu de sa nativité, pays et diocèse de Viviers ; et là où il décèderoit plus loin du lieu de sa nativité, veut estre inhumé en la paroisse plus prochaine du lieu de son décès, et au cas que Dieu voulût et permit qu’il mourût hors du pays de France, veut estre porté, si faire se peut, et aussi tost qu’il se pourra faire, à la plus prochaine Esglise paroissiale de France… ».

Il lègue à la paroisse de Vernoux sept cents livres tournois pour y faire célébrer « à jamais et à chacun jour » une messe basse.

Laissant de côté les autres legs pies, qui sont fort considérables pour le temps, nous arrivons à ceux qui intéressent plus particulièrement Vernoux.

« Item a ordonné et ordonne qu’il soit employé 2 500 escus au soleil, des plus clairs deniers de son bien, en 200 escus de rente… qui seront distribués et employés pour chascun an, à savoir :

« Pour le mariage de quatre pauvres filles bien renommées et de bonne vie, dont les deux seront natifves dudit lieu et paroisse de Vernoux, et les deux autres à la discrétion de ceux auxquels ledit testateur entend de laisser la nomination, la somme de huit 20 escus soleil, qui est de chascune 40 escus soleil.

« Et les autres 40 escus, faizant le parfait desdit 200 escus, à deux pauvres escoliers qui seront pareillement natifs dudit lieu et paroisse de Vernoux, à raison de 20 escus pour chascun, pour estre nourris et entretenus au collège de Tournon, le temps et espace de cinq ans… au bout desquels cinq ans seront pris en leur lieu deux autres escoliers dudit Vernoux ».

Cette fondation, si l’on songe à la valeur beaucoup plus grande de l’argent au XVIe siècle, représente toute autre chose que les chiffres ci-dessus indiqués donneraient à penser, et les évaluations qu’en fait M. de Lubac, en monnaie moderne, ne nous semblent nullement exagérées. En attribuant 20 écus à chaque écolier, Dalicieux entendait suffire à son entretien et à son éducation pendant un an. Avec cette somme, l’enfant pouvait être logé, nourri, vêtu et payer ses maîtres : il faudrait pour cela environ 600 fr. de notre monnaie. De même, la jeune fille, dotée de 40 écus ou 120 livres, recevait une dot très satisfaisante pour une mariée de campagne, quelque chose comme 1200 fr. de nos jours. Si l’on songe que ces sommes ont été distribuées pendant plus de deux siècles entre des familles de Vernoux, il est permis de penser qu’il n’y en a peut-être pas une seule qui de près ou de loin n’ait participé aux fruits de la générosité du Pavanier.

Le testateur désigne, comme exécuteurs de ses volontés, le prévot des marchands et les échevins de la ville de Lyon, « pour qu’ils ayent la nomination et élection des pauvres filles et escoliers, recepte et distribution desdits deniers, auxquels ledit testateur prie et supplie y vouloir avoir l’œil, à la charge de leur conscience, selon l’intention dudit testateur ».

D’autres pièces constatent l’exécution de ces clauses, avec la liste des personnes qui en ont bénéficié. Au synode d’Annonay de 1600, les protestants se plaignirent de n’être pas admis au legs de Dalicieux, mais l’absence de toute nouvelle plainte à ce sujet permet de supposer qu’on leur fit droit.

Pour les bourses de collège, on retrouve des noms jusqu’en 1742. Mais pour les dotations de mariage, on peut en suivre la série non interrompue dans les registres des notaires Ponce, Johannenc, Sabatier etc. En 1792, les bénéficiaires furent Anne Besson et Marguerite Colombet. Le 14 juillet 1793, ce fut Madeleine Leynier. Depuis cette date, on ne trouve plus rien. Le siège et la destruction de Lyon suivirent de près, et la généreuse dotation de Dalicieux périt comme tant d’autres choses, dans la catastrophe révolutionnaire.

Jean le Pavanier n’avait qu’une sœur appelée Catherine, qui fut mariée à Etienne de Fontbonne, de Silhac, et leur fille unique, demoiselle Claude de Fontbonne, épousa en 1561 noble Loys de Montgros, dont une sœur, appelée Anne, fut la femme de noble Etienne de Seneclause, gentilhomme de St-Agrève.

Notons, pour finir, qu’il y avait à Viviers, vers le même temps, un chanoine Dalicieux, de Tournon, qui mourut en 1600. Le chanoine de Banne dit qu’il était médecin ; « au moins, on se retiroit à lui pour les maladies ». Ailleurs, il dit qu’il était « médecin, distillateur et grand physionomiste ».


Si nous ne connaissons guère Jean le Pavanier que par son testament, en revanche la personnalité du colonel – ou général – Dubois se présente à nous en pleine lumière.

D’abord par le relevé officiel que voici :

Etat des services du général Dubois (Pierre Louis), fils de François et d’Anne Viviers, né à Vernoux le 15 janvier 1773, marié le 9 décembre 1814 à Adélaïde de Montreynaud (autorisation ministérielle du 15 novembre 1814).

Caporal au 2e bataillon de volontaires nationaux de l’Ardèche, le 1er juillet 1792.

Sergent major, le 1er janvier 1793.

Sous lieutenant de grenadiers, le 30 décembre 1793.

Passé à la 55e demi-brigade d’infanterie de ligne, le 19 juin 1795.

Passé, par ordre du général en chef de l’armée d’Italie, le 20 février 1796, comme capitaine dans la cohorte de Bologne (devenue 4e légion cisalpine).

Major de bataillon, le 4 juin 1798.

Prisonnier de guerre à Mantoue, le 30 juillet 1799.

Rendu en 1800.

Passé ensuite par amalgame, comme capitaine, dans la 1re demi brigade d’infanterie légère cisalpine, puis, comme capitaine adjudant-major, au 1er régiment d’infanterie de ligne italien.

Chef de bataillon, le 8 juillet 1807.

Passé dans la garde royale italienne, le 6 novembre 1808.

Major, le 8 décembre 1810.

Colonel du 2e régiment d’infanterie de ligne italien, le 3 octobre 1811.

Réadmis comme colonel au service de France, par ordonnance du 5 octobre 1814, et mis en demi-solde.

Commandant les bataillons d’élite des gardes nationales d’Indre-et-Loire, le 30 mai 1815.

Licencié et rentré dans ses foyers, le 1er juillet 1815.

Retraité pour infirmités, par décision du 16 octobre 1816.

Décédé le 29 juin 1832.

Campagnes :

1792, armée des Alpes.

1793, sièges de Lyon et de Toulon.

1794 et 1795, armée des Pyrénées-Orientales,

1796, 1797, 1798, 1799, 1800 et 1801, Italie.

1804, côtes de l’Océan.

1805, Hollande.

1807, Grande Armée.

1809, Italie et Allemagne.

1812, Russie.

1813 et 1814, Italie et Illyrie.

1815, France.

Blessures :

Coup de feu à la jambe gauche, le 23 décembre 1795, à l’armée d’Italie.

Deux coups de feu, l’un à la cuisse droite, l’autre à l’épaule droite, le 30 avril 1809, à Illasi.

Coup de feu à la jambe gauche, le 14 septembre 1813.

Décorations :

Membre de la Légion d’Honneur, le 30 mai 1809.

Chevalier de la Couronne de fer, le 30 mai 1809.

Commandeur, le 13 novembre 1813.

A ce relevé un peu sec – ce qui s’explique, d’ailleurs, aisément par les circonstances graves de l’époque où Dubois prit sa retraite, – il convient d’ajouter quelques détails bien connus dans le cercle des amis de ce brave officier.

Ainsi, bien que l’état ci-dessus soit muet sur les services d’Italie, il est certain, par suite de correspondances privées et de relations verbales transmises dans la famille, que Dubois a été pendant plusieurs années gouverneur de Mantoue.

En second lieu, le rôle de Dubois dans la campagne de Russie a été beaucoup plus important que ne le ferait présumer la simple mention de Russie 1812 sur ses états de service. Il résulte, en effet, de documents existants au ministère de la guerre, qu’à l’affaire de la Bérésina, Dubois, à la tête de 6.000 cavaliers (de toutes armes) – cuirassiers dit le texte – protégea le passage de l’armée, avec une grande perte de son régiment, et l’on ajoute que ce fait d’armes lui valut sa nomination au grade de général et le titre de baron de l’empire – nomination et titre que le désarroi de la retraite de Russie, la perte de ses fourgons privés et de ceux de son régiment, ne permirent pas d’établir officiellement, et qui finalement furent emportés dans le naufrage de l’empire napoléonien. Les amis de la famille Dubois ont pu cependant en recueillir récemment une brillante épave dans le passage suivant des Mémoires du général Marbot, au sujet de la bataille de nuit du 27 au 28 novembre 1812 (passage de la Bérésina) :

« Le brave colonel Dubois, du 7e cuirassiers, coupa en deux la colonne ennemie, à laquelle il fit 2.000 prisonniers. Les Russes, ainsi mis en désordre, furent poursuivis par toute la cavalerie légère et repoussés avec d’énormes pertes jusqu’à Stakovo ».

Au retour de l’île d’Elbe, Dubois fut naturellement des premiers à accourir auprès de l’Empereur. On raconte aussi qu’après les Cent jours, il fut compromis dans l’affaire du général Labédoyère et emprisonné à Etampes ; mais sa femme lui ayant fourni des moyens d’évasion, il se réfugia à Vernoux, où il put échapper aux poursuites, et où il resta jusqu’à la fin de sa vie.

La vieille famille noble de Montreynaud, à laquelle appartenait la femme du colonel Dubois, avait son manoir entre Vernoux et Macheville, et son nom est resté au col qui sépare ces deux localités. Parmi les enfants nés de leur mariage, il convient de citer leur fils ainé, le docteur Dubois, qui fut pendant près d’un demi-siècle le médecin dévoué et désintéressé des pauvres et a laissé les meilleurs souvenirs dans la région. Une de ses sœurs épousa M. Mamarot, le regretté archiviste de l’Ardèche.


Une autre famille militaire, qui mérite d’être mentionnée ici, est celle des Trapier, dont le père, qui était beau-frère du général Rampon, fut sous l’empire receveur général à Auxerre. Il eut vingt enfants, dont dix furent militaires et quatre tués sur les champs de bataille. Trois de ces Trapier étaient à la bataille de Vaterloo, dans le 6e régiment des tirailleurs de la garde, dont le colonel était un autre Trapier dit de Malcolm, probablement leur oncle ; sur ce dernier, nous avons une lettre du général Rampon au ministre de la guerre, en date du 26 mai 1814, où il est dit que son parent, le baron Trapier de Malcolm, étant prisonnier en Autriche, et ne pouvant venir solliciter lui-même d’être conservé en activité, il le rappelle au souvenir du ministre, avec un intérêt d’autant plus vif, qu’il l’a toujours vu servir avec distinction en Italie et en Egypte. Nous retrouvons plus tard ce Trapier général et commandant dans le département de la Creuse.

Le fils ainé du receveur des finances fut le commandant Jean-Antoine Trapier ; un autre fut le capitaine Charles Antoine Trapier, blessé et fait prisonnier à Vaterloo ; un troisième était notaire à Vernoux sous la Restauration ; un quatrième, percepteur à Largentière, etc.

C’est principalement du commandant que nous allons parler, à cause des intéressants détails que nous fournit sur lui un article nécrologique publié par le National et reproduit par le Censeur de Lyon en 1837.

Voici, d’abord, un aperçu des états de service dudit Jean-Antoine Trapier :

Incorporé dans l’armée royale, le 1er mai 1780, au régiment de Lyonnais, il fait, comme simple soldat ou sous-officier, la guerre en Espagne, de 1781 à 1783 ; il était au siège de Minorque et de Gibraltar. En 1792, il gagnait à l’armée des Alpes le grade de capitaine. L’année suivante, on le trouve parmi les volontaires embarqués sur le vaisseau Terrible, puis au siège de Toulon, ensuite à l’armée des Pyrénées-Orientales et à l’armée d’Italie, d’où il revint avec le grade de chef de bataillon.

Après avoir pris part à l’expédition d’Egypte, le commandant Trapier fit successivement la nouvelle campagne d’Italie avec Bonaparte et Masséna, et enfin les campagnes de 1805, 1806 et 1807 en Allemagne et en Pologne.

Deux lettres des généraux de division Mouret et Sauret constatent sa belle conduite au siège de Toulon (octobre à décembre 1793) :

« J’atteste sur l’honneur, écrit le premier, que, pendant le temps que Jean-Antoine Trapier était sous mes ordres, il a commandé le poste de la Farinière, sous le fort de Malbosquet, et qu’il l’a constamment gardé, malgré les fréquentes sorties de l’ennemi, jusqu’à la reprise de Toulon. Dans toutes les circonstances, Trapier a donné toutes les preuves de valeur et d’intelligence qui caractérisent le bon officier. Il s’est distingué d’une manière toute particulière au siège de Toulon, où il a contribué par ses dispositions à la reprise de la redoute de la Convention, ainsi qu’à la prise du général anglais. J’ai toujours connu à cet officier des sentiments d’honneur et de patriotisme ».

Le général Sauret écrit, de son côté, dans une lettre datée de 1804 :

« Je certifie que M. Trapier, chef de bataillon au 105e régiment, a servi sous mes ordres, dans la division que je commande à l’armée des Pyrénées-Orientales. Ce brave militaire s’est particulièrement distingué à la tête du 2e bataillon de l’Ardèche. A l’affaire du 27 brumaire an 2 (17 novembre 92), il sauva le drapeau de son bataillon, le porte-drapeau ayant été tué. Il s’est trouvé à tous les sièges et à toutes les batailles, et s’est conduit en homme d’honneur et de bravoure ».

En novembre 1796, après la bataille d’Arcole, le général en chef donna l’ordre au commandant Trapier d’aller mettre en liberté les prisonniers détenus à St-Léo, dans les Etats du pape, et Trapier s’acquitta de cette mission avec un courage et une sagesse qui attirèrent l’attention du général Bonaparte. Il dit à Trapier : Commandant, quelle récompense désirez-vous ? – Des souliers pour ma troupe, répondit Trapier.

Trois ans après, Trapier se signale par les services qu’il rend à la cause de la tranquillité publique dans l’Ardèche. On sait que les années 1798 et 1799 furent particulièrement critiques dans notre département, par suite du grand nombre de conscrits réfractaires ou de déserteurs qui étaient venus aggraver une situation déjà profondément troublée par la politique révolutionnaire du temps ; en sorte que l’Ardèche était devenue un vaste champ de brigandage. Le commandant Trapier fut un de ceux qui s’employèrent le plus efficacement à réunir les conscrits et à leur inspirer de meilleurs sentiments. Aussi le ministre de la guerre lui écrivait-il, le 4 vendémiaire an VIII (26 septembre 1799) :

« J’apprends avec la plus douce satisfaction, citoyen, que c’est à vos soins que le département de l’Ardèche doit le maintien de l’ordre et de la discipline parmi les conscrits appelés à former le bataillon auxiliaire de ce département. Votre énergie a su tromper l’espoir des ennemis de la république et, au moment où ils croyaient triompher, vous avez trouvé les moyens de déjouer leurs complots. En vain se flattaient-ils de jeter le découragement dans l’âme des jeunes militaires, en grossissant à leurs yeux la disette que malheureusement ils éprouvaient. Vous avez fait passer votre sollicitude dans le cœur de chaque habitant de la commune de Viviers, et à l’envi ils sont venus vous offrir les secours dont vous aviez besoin. Puisse cette jeunesse, à qui vous tenez lieu de père, payer chaque jour de sa gratitude le service que vous lui avez rendu ! Jamais les républicains de l’Ardèche ne l’oublieront ; votre courage et votre humanité ont sauvé leurs enfants. J’informerai le Directoire de la conduite que vous avez tenue en cette occasion.

Signé: DUBOIS CRANCÉ »

Le même jour, le ministre de la guerre écrivait au commissaire du Directoire exécutif près l’administration centrale de l’Ardèche :

« J’écris au citoyen Trapier, commandant le 1er bataillon auxiliaire de votre département, citoyen, pour lui payer le tribut d’éloges que mérite la conduite qu’il a tenue vis-à-vis ce bataillon. Puissent de tels exemples électriser tous les républicains ! »

Et il fut déclaré que le commandant Trapier avait bien mérité de la patrie.

Quelques semaines après, le 8 brumaire an VIII (30 octobre 1799), au conseil des Cinq-Cents, le député Saint Prix, en donnant un aperçu des faits de brigandage dans l’Ardèche, annonçait que, « malgré les obstacles de toute espèce suscités par la malveillance, un bataillon de conscrits s’était formé dans l’Ardèche, que son organisation s’était faite à Viviers, dont les citoyens s’étaient distingués par les sacrifices les plus généreux, pour seconder les efforts du chef de bataillon Trapier ».

L’année d’après, nous retrouvons Trapier à Turin où il était commandant de place, sous les ordres du général de division Chabran (août 1800).

Pour la campagne d’Allemagne de 1806-1807, à la suite de laquelle Trapier prit sa retraite, nous avons la lettre suivante du lieutenant général Jamin, major au 1er régiment de grenadiers et voltigeurs de réserve :

« Je certifie que M. Trapier, chef de bataillon, commandant le 1er bataillon de ce corps depuis sa formation jusqu’à ce jour qu’il vient d’obtenir sa retraite, s’est comporté pendant tout ce temps en excellent et brave militaire, et qu’à l’affaire qui eut lieu à Ostrolenka, le 16 février dernier, contre les Russes, il a mérité des éloges pour la conduite distinguée qu’il y tint.

« Deutsch Eylau, le 16 avril 1807. Signé : Jamin ».

A la même époque, Trapier reçut l’attestation suivante des officiers du 105e régiment :

« M. Trapier, chef de bataillon, admis à la solde de retraite par décret impérial du 29 mars dernier, a servi au régiment depuis le 5 ventôse an XII (février 1804) jusqu’à ce jour. Il s’est constamment conduit avec honneur, probité, zèle et distinction, et il emporte avec lui l’estime de ses chefs et les regrets de ses subordonnés ».

Après sa retraite, Trapier occupa l’emploi de préposé aux entrées du dépôt de mendicité de la Meuse. C’est là que le trouvèrent les évènements de 1814. Les malheurs de la patrie ne pouvaient pas laisser indifférent le vieux soldat. Quittant sa retraite, il leva alors, à ses propres frais, un corps de volontaires dont il prit le commandement. Pendant les Cent jours, il offrit généreusement au gouvernement toutes les économies qu’il était parvenu à réunir à grand peine (3000 fr.), et voici la lettre qu’il reçut alors de Carnot :

Le Ministre de l’Intérieur, comte de l’Empire,
            à M. Trapier, chef de bataillon en retraite,
                    rue St-Honoré, n° 352.

« Monsieur, j’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 31 mai dernier, par laquelle vous me donnez connaissance de votre don patriotique. J’ai vu avec plaisir cette preuve d’attachement au gouvernement. Vous verserez votre don dans la caisse du receveur général de votre département. Agréez, etc… Carnot ».

Le commandant Trapier mourut à Paris en 1837, et l’article du National, outre qu’il contient de curieuses particularités sur notre concitoyen, nous a paru si caractéristique de la différence que les sentiments et les idées d’alors présentent avec l’égoïsme et l’indifférentisme patriotique de nos jours, que nous n’hésitons à en mettre une partie : sous les yeux de nos lecteurs, d’autant que, malgré des exagérations de fond et de forme, la profonde conviction de l’auteur n’est pas sans donner à son récit une certaine éloquence, tout au moins une chaleur communicative, dont plus d’un de nos lecteurs sans doute sera ému.

L’article est précédé de la lettre suivante qui fut adressée au rédacteur du National par la veuve du commandant :

Monsieur le rédacteur, la veuve d’un vieux soldat vous supplie de vouloir bien faire insérer un article pour son mari dans votre journal. Il était un des admirateurs de l’homme célèbre que nous avons perdu, et jusqu’au dernier moment de sa vie, il n’a cessé de parler de M. Armand Carrel. Mon mari ne voyait que la gloire et le bonheur de sa patrie, et jamais l’ambition ne s’est glissée dans son cœur. Il a tout sacrifié à la France qu’il a servie activement de 1780 à 1815. Mon mari avait été l’ami intime du général Lamarque et de beaucoup d’hommes puissants aujourd’hui ; mais lui, toujours fidèle, n’avait jamais voulu porter le blanc ni solliciter les faveurs. Il est mort dans la plus profonde misère ; le corbillard du pauvre l’a conduit au cimetière du Mont Parnasse, et le vieux chef de bataillon a été jeté dans la fosse commune. J’en ai le cœur brisé, Monsieur, mais je suis si « pauvre que je n’ai pu faire donner la sépulture à l’homme dont j’ai partagé l’existence pendant 43 ans. Je ne vous parlerai pas de la vie de mon mari, Monsieur, mais je mettrai sous vos yeux ses états de service, et vous jugerez vous-même combien il a fait de sacrifices à sa patrie. Aveugle depuis douze ans, mon mari n’avait qu’un seul bonheur, c’était d’entendre lire los journaux patriotes. Chaque jour, je lui faisais cette lecture. L’avant-veille de sa mort, il me disait : « Tu es fatiguée, ne me lis que les nouvelles d’Espagne ». Pardon, mille fois pardon, Monsieur, de vous donner la peine de me lire, mais ne refusez pas une dernière satisfaction à une infortunée ; donnez une petite place. Au nom de celui que je pleure ; que ce nom ne meure pas tout à fait, et vous m’aurez donné le seul bien que j’attende sur la terre. Ne me refusez pas, Monsieur, je vous en supplie. Je suis, etc.

        Trapier née Laurent,
                                rue d’Ulm n° 12 près le Panthéon.

Nous laissons maintenant la parole au journaliste de 1837 :

Le caractère de cette lettre nous frappa, et nous voulûmes visiter la pauvre femme abandonnée. Dans la rue d’Ulm se trouve une maison propre et silencieuse ; c’est là que demeure la veuve du vieux soldat. Une femme, dont le père était receveur général, dont l’époux commandait à Turin et parlait à l’empereur Napoléon, une femme dont la famille est alliée à la pairie française (M. Rampon), vit dans les larmes et dans la pauvreté ; car, il faut bien le dire, elle est en proie à la plus profonde détresse. Après avoir connu tout le luxe de la vie, toutes les joies du monde, après avoir secondé son mari dans tous les sacrifices pécuniaires qu’il a faits à la France, sa veuve n’a même plus une robe de deuil. Sa jeunesse fut heureuse sans doute, et chacun s’empressait autour d’elle, lorsque les bulletins apprenaient à la République que le chef de bataillon de la 19e demi-brigade avait bien mérité de la patrie. Alors cet homme, que le corbillard du pauvre vient de conduire au Mont Parnasse, était l’égal et le compagnon de ceux qui siègent aujourd’hui à la chambre des pairs et qui commandent nos armées. Plus tard, lorsque la gloire eut détroné la liberté, il y eut encore des beaux jours pour la famille guerrière. Mais le commandant Trapier avait puisé dans les camps républicains des principes simples et inébranlables qui ne fléchirent jamais sous les prestiges de l’empire…

Cette pauvre veuve, qui a vu, dans le salon de son père, tout le luxe de la finance, qui chez elle a reçu les célébrités de la république et de l’empire, elle est aujourd’hui abandonnée de tous, – de tous, non, car un pauvre ouvrier lui a tendu la main.

La chambre dans laquelle vient de mourir le commandant Trapier résume merveilleusement toute la vie de cet homme. C’est la simplicité la plus modeste, et quelque chose cependant qui atteste une aisance passée. Les nombreux portraits qui se voient aux murs représentent les officiers républicains avec le costume de l’époque. Autrefois des cadres riches entouraient ces souvenirs de l’amitié, mais la pauvreté les en a dépouillés, et le bois noir a remplacé le cercle d’or. Une vieille épée est suspendue vis-à-vis du lit ou le vieux soldat a cessé de vivre. Là, se trouve encore la croix d’honneur de l’empire avec son aigle et l’image de Napoléon. Cette croix n’a pas de couronne, et c’est celle de l’empereur lui même. Sur un champ de bataille, il la détacha de sa poitrine et la plaça de sa propre main sur le revers blanc de l’uniforme du commandant Trapier.

Nous avons touché cette croix qui a senti les battements du cœur de Napoléon, et nous avons touché cette épée qui avait résisté à tant de victoires, et devant nous se trouvait une pauvre femme qui pleurait.

Cette femme et le vieux soldat avaient passé 43 ans de leur vie ensemble, et aujourd’hui elle est seule, sans enfants, sans protecteurs, et elle ne demande, avant de mourir aussi, que quelques lignes dans un journal, quelques lignes seulement pour la mémoire de son mari.

Ils avaient souffert ensemble, et ils s’aimaient. Elle était au lit, malade, et lui privé de la lumière, s’asseyait auprès de ce lit, et ils parlaient de la France.

Un jour, c’était en 1830, le bruit de la mousqueterie parvint jusqu’à eux ; des voisins vinrent leur dire qu’on se battait dans Paris. Ils attendirent silencieusement et firent des vœux pour la cause du peuple, car ils étaient peuple avant tout. Lorsque la femme aperçut le drapeau tricolore, une sorte de délire s’empara d’elle. Elle saisit son vieil ami : A genoux ! lui cria-t elle. A genoux ! Voilà nos couleurs ! Oh ! qu’on est à plaindre d’être aveugle aujourd’hui ! Le mari et la femme se mirent à genoux, et elle tourna le visage du vieux soldat du côté de son drapeau.

Ce n’est point une œuvre d’imagination, et ce que nous a dit la veuve, nous le racontons mot pour mot. Le caractère sacré que la conviction imprimait à ses paroles, le feu qui brillait dans ses yeux presque éteints, les bras amaigris qu’elle élevait au-dessus de sa tête, tout le patriotisme qui illuminait pour ainsi dire cette pauvre femme accablée par les souffrances : oh ! tout cela ne saurait se rendre. Mais, ce que nous ne saurions exprimer par des mots, chacun peut le comprendre, car il y a quelque chose de sublime, il y a aussi quelque chose de naïvement religieux, dans cette scène de deux vieillards agenouillés devant le drapeau tricolore.

… Si Trapier eût été moins généreux, moins pur, moins fidèle à ses principes, il serait riche et honoré, mais sa conscience l’a soutenu jusqu’au terme de sa carrière, et avant de mourir, il a pu jeter sur sa vie un long regard et il a dit : Je suis un homme de bien.

Pendant une belle journée de printemps, le vieux chef de bataillon se promenait, appuyé sur le bras de sa femme ; il marchait lentement comme l’aveugle, et de son bâton interrogeait l’espace. Un homme décoré de plusieurs ordres venait devant eux. Son extérieur indiquait une haute position sociale, et tout ce que la prospérité peut donner, cet homme le portait avec lui. Tout à coup il s’arrête et semble pétrifié à l’aspect du vieux commandant, puis deux larmes s’échappent de ses yeux, et il passe. « Je ne puis le voir, mon amie, dit Trapier, mais je devine, c’est quelque sous-lieutenant républicain de Sambre et Meuse qui s’est fait grand seigneur monarchique ; il pleure de me voir si malheureux, et moi je pleure de le voir si heureux. Je suis pur et il ne l’est pas ».

… Eh bien ! cet homme, d’une si belle nature, il a terminé ses jours dans la pauvreté, il est mort dans le dénûment. Une heure entière, sa tête inanimée est restée sur l’épaule de sa femme qui le croyait endormi, et lorsqu’elle a connu son malheur, la veuve n’a pas trouvé un denier pour donner la sépulture à son mari. Alors elle s’est souvenue d’un grand seigneur, son parent, et soldat jadis comme l’était Trapier. Sa veuve s’était adressée à lui. Ce n’était pas une aumône que demandait cette pauvre femme, elle voulait seulement un linceuil pour ensevelir le vieux chef de bataillon. Sa lettre, écrite sur le lit même où gisait le cadavre de son mari, devait être touchante, mais le grand seigneur ne répondit pas. Seulement un laquais ouvrit la porte et jeta 30 francs.

Lorsque la veuve en était là de son récit, les sanglots étouffèrent sa voix. Oh ! disait-elle, c’est la première bassesse que j’aie faite de ma vie ; puisse l’ombre de mon mari me la pardonner !

Trente francs ! et il en fallait cent pour avoir le corbillard des pauvres. Alors un simple ouvrier se présenta et le fruit de son travail vint plus que doubler l’aumône de l’autre. A notre grand regret, nous tairons le nom de cet ouvrier ; lui même nous en a exprimé le désir ; il veut vivre ignoré, et s’il a fait le bien, c’est son secret. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de dire quelques mots sur cet homme. Dans son instinct populaire, il avait deviné tout ce qu’il pouvait y avoir de douleur sous le chevet du vieux soldat. Il venait donc le voir souvent, causer avec lui, le consoler, et lorsque l’ouvrier sortait, et que la femme du chef de bataillon remuait quelques meubles, c’était 10 ou 15 francs qu’elle trouvait et qu’avait laissés le laborieux ouvrier. On inscrivait ces petites sommes, et le chef de bataillon disait : Nous le lui rendrons un jour ! – Que Dieu le protège ! ajoutait sa femme.

Lorsque le commandant fut mort, l’ouvrier vint en aide à la pauvre veuve qui se laissait mourir aussi. L’ouvrier prit toutes les mesures. Un garçon perruquier se rendit au bureau de la place, à l’état major de la division, et réclama le piquet que les ordonnances accordent aux officiers en retraite. Enfin, tout fut prêt.

Un dimanche, le convoi se mit en marche et se dirigea de la rue d’Ulm au cimetière du Mont Parnasse. Quelques soldats d’infanterie escortaient militairement le corbillard des pauvres, et derrière ce corbillard un ouvrier suivait, le front découvert. A côté de cet ouvrier, le chien du chef de bataillon accompagnait la dépouille de son maitre. Plus loin, marchaient quelques voisins.

On a si souvent parlé du convoi du pauvre et du chien fidèle, qu’en vérité nous balançons à redire une scène tant de fois répétée. Mais, comme nous-même avons vu le chien et qu’il est encore au pied du lit où son maitre est mort, nous racontons l’évènement avec la conscience qu’il sera compris.

Au cimetière, le corps du vieux soldat fut jeté dans la fosse commune…. Quel enseignement pour les jeunes soldats qui assistaient à cette cérémonie !

A ce grand tableau nous n’ajouterons rien. Jean-Antoine Trapier était un grand citoyen, un soldat modèle. Qu’il repose en paix !

L. G. (?)          


Quelques mots seulement sur un des frères cadets du commandant, le capitaine Charles-Antoine Trapier. Celui-ci débuta comme volontaire, à l’âge de 19 ans, dans le 72e de ligne. Il était capitaine au 1er régiment des grenadiers de la garde quand, en 1813, à l’issue de la campagne de Russie, il fut placé dans le 136e de ligne. Le 2 mai, il assista avec ce corps à la bataille de Lutzen où il sauva son bataillon engagé dans une situation périlleuse, et où il prit même un canon à l’ennemi, ce qui lui valut la croix de la Légion d’Honneur.

Quoique blessé dans cette affaire, nous le retrouvons, le 21 mai suivant, à Bautzen où il fut encore blessé, et à Leipzig, où il se distingua surtout pendant la retraite, en se dévouant pour empêcher que son colonel, qui venait d’être blessé, tombât au pouvoir de l’ennemi. Après la campagne de Saxe, Trapier fut nommé chef de bataillon, mais cette promotion faite par le major-général Berthier n’ayant pas été maintenue dans les bureaux du ministère, il continua à servir comme capitaine.

En 1814, avec les débris d’un bataillon réunis sous son commandement, il contribua à la défense de Soissons et on cite de lui, pour cette période, le fait suivant :

Deux militaires, condamnés à mort par le conseil de guerre, allaient être fusillés ; déjà ils étaient arrivés sur le lieu fatal ; mais tout à coup la garnison sous les armes fait entendre le cri de grâce ! et le colonel Gérard, commandant supérieur, partageant cet élan de pitié, fait suspendre l’exécution ; il voudrait laisser la vie à ces deux malheureux, mais il n’appartient qu’au chef de l’Etat d’adoucir la rigueur des lois.

Le colonel demande alors un officier qui veuille se rendre auprès de l’Empereur, afin d’implorer sa clémence. Personne ne répond à cet appel. Trapier, indigné d’un pareil silence, accepte pour lui la mission proposée. Il sait qu’il lui faudra franchir les lignes ennemies, que Soissons est entouré d’embûches et de pièges, mais il va faire une bonne action, il ne connaît pas le danger, il part. Deux jours après, on apprend l’abdication de l’Empereur, et les deux soldats sont sauvés.

Appelé, en 1815, dans le 1er régiment des grenadiers tirailleurs de la garde impériale, Trapier donna à Vaterloo de nouvelles preuves de sa valeur, mais, au moment de la retraite, une balle lui ayant traversé le corps, il resta au pouvoir de l’ennemi, ainsi que son parent le colonel Trapier de Malcolm (3).

A son retour en France, le capitaine Trapier ne fut point compris dans la réorganisation de l’armée, et il se retira à Vernoux où il vivait encore en 1837, avec une modique pension de 600 francs.


Des temps héroïques de la première république et de l’empire à la décadence où nous sommes tombés, ne dirait-on pas qu’il y a une distance de plusieurs siècles ? Peut-être la vieille France a-t elle pêché par orgueil chevaleresque, mais on conviendra que ses hommes avaient une autre allure que ceux de notre temps. On peut trouver par exemple qu’entre Napoléon et M. Loubet il y a quelque différence. Loin de nous cependant la pensée de justifier des guerres de conquête, qui ne sont excusables que par l’entrainement fâcheux qui résulta de la guerre de défense nationale. Mais, si nous sommes aussi éloigné que le membre le plus ardent des Ligues de la paix, de vouloir attenter au territoire et à l’indépendance de nos voisins, nous voudrions bien qu’on se préoccupât au moins d’assurer notre propre territoire et notre propre indépendance, et nous déplorons que, sous l’influence d’un humanitarisme insensé, quand ce n’est pas l’effet d’une pure trahison, notre pays s’offre en quelque sorte lui-même comme une proie facile et assurée aux convoitises de ses ennemis. C’est pourquoi il nous semble que la vie des Dubois et des Trapier est d’un meilleur exemple que celle de Dreyfus et de la plupart des politiciens de nos jours.

Ceci nous rappelle le mot de la fin d’une conférence faite récemment par un pasteur protestant très dreyfusard, tendant à démontrer que la France avait eu grand tort de ne pas se laisser protestantiser au XVIe siècle, car elle y aurait beaucoup gagné.


Après l’homme de bien, après le brillant officier général de l’empire, après le brave commandant Trapier, voici l’écrivain et le prêtre quelque peu militant que fut l’abbé Germain Sabatier, mort doyen de la Faculté de théologie de Bordeaux en mars 1875.

L’extrait suivant du discours prononcé à ses funérailles par M. Dabas, doyen de la Faculté des lettres de Bordeaux, retracera mieux que nous ne saurions le faire la sympathique et loyale figure de ce Vivarois égaré en Guyenne :

C’est au chef éminent de l’Académie qu’il eût appartenu de faire parler, auprès de ce triste cercueil, la douleur trop légitime de l’Université de Bordeaux. Mais, lorsque M. le recteur, il y a quelques jours à peine, s’éloignait pour une courte absence, après avoir serré la main du respectable ami que nous pleurons, il était loin de se douter qu’il venait de recevoir son dernier adieu.

Le coup, en effet, a été foudroyant.

Heureusement, cette mort subite n’a pas été pour l’honorable doyen la mort imprévue : il s’y préparait depuis longtemps avec la douce résignation d’une âme chrétienne et sacerdotale. Nous qui l’avons vu, dans une réunion récente du comité de perfectionnement, où il s’était fait transporter malgré d’assez vives souffrances, nous avons été le témoin de son courage et le confident ému de ses pressentiments : il les exprimait avec une quiétude parfaite, sans que la douleur ni la tristesse altérât la sérénité de son noble visage et cet air ouvert, d’une bonhomie souriante, qui lui était familier.

C’est que l’abbé Sabatier, qu’on me permette cette remarque, tenait à la fois du prêtre et du soldat. Il y avait chez lui, avec une foi très ferme, de l’intrépidité et de l’entrain.

Vous savez à quel point il aimait l’uniforme, et comme l’uniforme aussi l’aimait. Si vous l’ignorez, demandez-le à ces glorieux débris de nos armées, à ces vieux soldats de la vaillante société de Saint-Martin, qui entourent sa tombe, et dont il s’était fait l’aumônier et l’ami. Lui-même, si une vocation ne l’eut appelé à faire partie de la milice de l’Eglise, il eut été certainement de l’autre. Sa haute taille, sa constitution athlétique, qui firent tant de fois l’admiraration et l’envie de nos braves, toutes les aptitudes et tous les instincts de sa race semblaient l’y avoir destiné. Oui, il eut fait bonne figure, à côté de ses frères, dans la milice du roi, avant nos révolutions politiques ; car ses opinions toujours franchement exprimées n’étaient un mystère pour personne, et bien qu’il sût, dans un rare esprit de modération, les concilier avec le respect des opinions d’autrui, il ne cessa de les maintenir avec une loyale constance. Honoré, comme prêtre, à une époque mémorable de sa vie, d’une confiance presque royale, il s’en glorifia, tout le reste de ses jours, et voulut rester fidèle à ce souvenir, comme à un culte, aux convictions qu’il y attachait, comme à un drapeau.

M. Sabatier était encore un homme d’initiative : je n’en veux d’autre preuve que cette école de jeunes marins qu’il fonda sur le terrain même de la maison où il est mort, dans un but d’éducation à la fois professionnelle et religieuse, école qui prospéra pendant quelques années et porta des fruits tant qu’elle fut entre ses mains. Là aussi, le double esprit du soldat et du prêtre l’inspirait.

D’ailleurs, à côté de l’homme d’action, il y avait, chez notre digne ami, l’homme d’étude et de savoir. Il avait commencé, comme il nous en fit quelquefois l’aveu, par étudier seul, dans ses jeunes années, et par s’instruire lui-même pour s’élever jusqu’à la dignité du sacerdoce. Une fois établi et fixé dans le diocèse de Bordeaux, il y devint bientôt professeur d’éloquence sacrée à la Faculté de Théologie, et nous l’avons trouvé dans cette chaire, à l’époque déjà reculée de la création de nos Facultés des Sciences et des Lettres, alors que la Théologie se tenait encore renfermée derrière les murs du Grand Séminaire. Il a donc fourni une longue carrière de professeur, puis de doyen, en se livrant tout ensemble à l’enseignement, à la prédication et à des travaux d’érudition historique ou théologique ; car il était chercheur et savait fouiller avec curiosité les archives. C’est ainsi qu’il a vécu jusqu’au jour où sa santé, détruite par l’excès même de sa force, jusqu’au jour où sa santé l’obligea à se donner, comme professeur, un suppléant, qui lui permit de continuer et de remplir jusqu’au bout ses fonctions de doyen.

L’abbé Sabatier a publié :

1° La Dominicale bordelaise, journal des connaissances, des faits, des monuments et des hommes, dans leur double rapport avec la religion et l’histoire de Bordeaux (du 31 juillet 1836 au 1er janvier 1837), 1 vol. in-8 (364 pages) ;

2° L’Archiviste bordelais, recueil de titres et documents pour servir à l’histoire générale de la Guienne et du département de la Gironde, par une société d historiographes. – Prospectus et première livraison, 1837 ;

Considérations critiques pour servir à l’histoire de l’Ordre de Notre Dame et à la vie de Mme de Lestonnac, sa fondatrice. – 1843, in-8 (68 pages) ;

Nouvelles considérations critiques pour servir à l’histoire de Notre Dame de Lestonnac. – 1859, in 8 (162 pag.) ;

Du catholicisme et de la liberté, lettre à M. A. Nicolas, auteur des Etudes philosophiques sur le christianisme. – 1847, in-8 (78 pages) ;

Quelques considérations sur les écoles de marine dans les ports de commerce. – 1847, in 8 (41 pages) ;

Premiers mélanges. – 1863, in 8 (394 pages) ;

Nouveaux mélanges, - 1866, in-8 (413 pages) ;

Quelques considérations sur la construction, la réparation et l’ameublement des églises ;

10° Notice sur la vénérable Marie Rivier, fondatrice de la congrégation des sœurs de la Présentation. – In-8, (60 pages) ;

11° Notice sur la révérende mère Eugène de Saint Pierre, religieuse de la Sainte-Famille. – In-12 (216 pag.).

Les deux ou trois volumes de Mélanges publiés par notre compatriote contiennent de curieuses informations sur sa vie, informations dont quelques-unes ont un intérêt historique.

En 1830, l’abbé Sabatier, qui jouissait au sein de sa famille de la liberté que lui avait accordée l’évêque de Viviers, Mgr Bonnel, de se livrer exclusivement au ministère de la prédication, se disposait à aller à Paris, quand la révolution de juillet lui fit abandonner ce projet. Il se rendit à Marseille et y prêcha l’Avent dans l’église de St-Théodore. Il y fit ensuite des conférences sur l’alliance de la vraie philosophie et des croyances catholiques.

Sabatier joua un rôle dans les incidents qui marquèrent, à Marseille, les journées des 15 et 16 août 1831.

Sous l’influence des fumées de 1830, le parti dit libéral voulait empêcher la procession publique du 15 août, et le lendemain il chercha à abattre la croix de la mission, mais ces tentatives n’eurent pour effet que de provoquer une immense manifestation religieuse de la population de Marseille, au sujet de laquelle le pape Grégoire XVI exprima quelques mois plus tard sa vive satisfaction à notre compatriote, en le chargeant d’en transmettre l’expression à l’évêque et à la population de Marseille.

Sabatier ayant formé le projet de visiter Rome et l’Italie, quelques amis dont il partageait en politique les regrets et les espérances, pensèrent que ce voyage devait être utilisé au profit de leur cause.

« J’acceptai, dit Sabatier, et alors seulement je fus associé à la connaissance entière des projets sur lesquels je n’avais eu, jusque-là, que de très générales et très vagues données. Je sus donc que le mouvement légitimiste commencerait à Marseille, et que le débarquement de Mme la duchesse de Berry en serait le signal ».

Sabatier s’embarqua le 12 novembre 1831. Il était le 16 à Livourne où il fut rejoint par le fils aîné du maréchal de Bourmont. Le 19, il était à Rome, mais il dut en repartir dès le lendemain pour Naples où l’appelait un ordre pressant de la duchesse de Berry. Le 22, il était à Naples où il eut plusieurs conférences avec la duchesse.

« Son Altesse me confirma, ce que déjà je savais, son intention de débarquer prochainement en France et le choix qu’elle avait fait de Marseille.

« Je crois, ajouta-t-elle, au succès de cette entreprise, mais cependant elle n’est point assurée. Dans tous les cas, elle n’est pas sans dangers ; avec satisfaction et reconnaissance, je vous verrais les partager en qualité de mon aumônier et premier aumônier de notre expédition ».

Dans la même page où il fait ce récit, l’abbé Sabatier consigne, sous forme de note, l’aveu suivant :

« Ma coopération aux projets de Mme la duchesse de Berry était, à mes yeux, en 1831 et 1832, un acte louable ; bientôt après, je me la serais reprochée comme une imprudence grave ; quelques années plus tard, elle eût été, pour moi, une grande faute. Dès lors tout mon dévouement dut se renfermer dans le sanctuaire du cœur impénétrable aux hommes ».

Dès cette époque, du reste, l’abbé Sabatier avait encore sur son rôle politique des scrupules de conscience dont il tenait à s’ouvrir au Pape, et c’est ce qu’il fit dans l’audience qu’il parvint à obtenir de Grégoire XVI. Le Pape calma ses scrupules de conscience. Le passage qui se rapporte à cet incident mérite d’être reproduit :

« Le Pape ouvrit lui-même, par les plus affectueuses paroles, l’entretien que par-dessus tout mon cœur désirait. – Les projets de Mme la duchesse de Berry et la part que j’allais y prendre étaient connus de Sa Sainteté. De cet entretien dont toutes les paroles sont gravées dans mon âme en caractères ineffaçables, je ne dois consigner ici que la conclusion pratique. Ma conscience fut suffisamment éclairée. J’allais accomplir, sinon un devoir, du moins un acte dont la justice de Dieu ne me demanderait point compte. C’est alors que le Pape me nomma missionnaire apostolique. C’est sur la table même du Souverain Pontife, et comme sous sa dictée, que je rédigeai à cette fin ma courte supplique au bas de laquelle Sa Sainteté daigna apposer sa signature et de sa propre main son sceau particulier ».

Sabatier quitta Rome, le 14 janvier 1832, par le même vetturino qui avait conduit à la Ville éternelle les rédacteurs de l’Avenir : MM. de Lamennais, de Montalembert et Lacordaire. Il vit, en passant, la duchesse de Berry à Massa et arriva à Marseille le 1er février.

Sabatier devait prêcher le carême à Aix, mais il en fut empêché par le vicaire général Rey, à qui ses opinions légitimistes ne convenaient pas. Ce Rey fut nommé évêque de Dijon, mais il dut donner sa démission devant la protestation du clergé dijonnais et la désapprobation à peu près unanime de l’épiscopat français.

La duchesse de Berry, arrivée de Reggio par le Carlo-Alberto, débarqua clandestinement près de Marseille, dans la nuit du 28 au 29 avril. Un mouvement légitimiste, dirigé par le duc de Cars et M. de Lachaud, colonel démissionnaire, devait éclater le lendemain, mais il ne fut pas même tenté.

L’auteur des Mélanges met cet échec sur le compte d’un malentendu et cherche à présenter l’entreprise comme ayant eu des chances sérieuses de succès, mais certains passages mêmes de son récit donnent exactement l’idée du contraire.

Deux des frères de l’abbé Sabatier étaient de l’affaire : l’un, Alexis, officier de marine démissionnaire en 1830, était avec la duchesse sur le Carlo Alberto ; l’autre, Charles, fut chargé de trouver un imprimeur pour mettre une date à la proclamation de la duchesse, apportée d’Aix à Marseille toute imprimée le 29 au soir. Le marin Alexis Sabatier fonda à Bordeaux en 1882 une maison de vins où il avait, dit-on, pour associé M. de Morny. Il est mort depuis longtemps.

On sait que la duchesse de Berry parvint à gagner la Vendée où une autre tentative n’eut pas plus de succès et où une lâche trahison finit par la mettre dans la main de ses ennemis.

Pendant ces évènements, l’abbé Sabatier prolongea secrètement, « et par ordre », son séjour à Marseille. Il accepta même quelques missions dans l’intérêt de la cause légitimiste. Dans une de ces missions, il dut se rendre « dans une ville du Dauphiné pour entendre les propositions que quelques chefs républicains désiraient faire » ; mais il acquit bien vite la certitude que « ces deux prétendus chefs ne commandaient à personne et qu’il ne pouvait prendre au sérieux aucune de leurs propositions ».

A Valence où il s’était arrêté, en revenant du Dauphiné, il apprit l’arrestation de la duchesse de Berry et son transfert à la citadelle de Blaye.

« J’étais, dit il alors, dans la plus grande perplexité. Que faire ? Devais je considérer ma tâche comme accomplie ? A quelques lieues de mon pays, dont le Rhône seul me séparait, allais-je redemander un asile aux montagnes, restées si chères à mon cœur, et qui furent le berceau, le premier champ de mon sacerdoce ? ou bien, me souvenant des offres bienveillantes du Souverain Pontife, irais je attendre à ses pieds la réalisation de ses paternelles promesses ! « Je vous bénis, m’avait dit le Saint Père, et si la Providence ne réalise pas vos espérances et vos vœux, revenez à Rome ».

Après être allé se concerter à Aix avec les chefs du parti légitimiste, Sabatier partit pour Bordeaux où il arriva le 7 décembre et où il se signala par sa courageuse conduite pendant l’épidémie cholérique. L’archevêque de Bordeaux, Mgr de Cheverus, conçut une telle estime pour notre compatriote, qu’il eut l’idée de le présenter pour le siège épiscopal d’Ajaccio, mais l’abbé Sabatier refusa. Le malheur de la duchesse de Berry ajoutait encore à son désir de lui continuer son dévouement. Il écrivit à la duchesse, à la date du 28 janvier 1833, mais cette lettre et d’autres qui la suivirent furent interceptées.

Le 10 mai 1833, la duchesse accoucha, dans la citadelle de Blaye, d’une fille issue de son mariage secret avec le comte Luchesi Palli. L’abbé Sabatier nous apprend qu’avant son départ de Rome, le cardinal de Rohan, Mgr Fraissinous et Mgr de Retz lui avaient parlé de ce mariage, mais qu’il n’y avait pas cru, et que son incrédulité resta la même après son passage à Massa, où il avait cependant dîné à la table de la duchesse avec le comte Luchesi Palli.

Après l’accouchement de la duchesse, il n’y avait plus de raison de la retenir en prison, et l’on se disposa à la renvoyer à Palerme. Elle demanda pour ce voyage un aumônier. Bugeaud voulut lui imposer pour cet office son parent, l’abbé Souffron, mais à Paris on y mit plus de réserve, et c’est l’archevêque de Bordeaux qui fut chargé de désigner l’aumônier de la duchesse. Mgr de Cheverus, qui connaissait le désir de la duchesse et le rôle déjà rempli par l’abbé Sabatier, s’empressa de désigner notre compatriote. Ce ne fut pas sans peine, d’ailleurs, que celui-ci parvint à entrer en fonctions, l’autorité militaire n’ayant négligé aucune tracasserie pour l’y faire renoncer. Celui qui devait être plus tard le maréchal de St-Arnaud était alors en qualité d’aide-de camp auprès de celui qui devait être le maréchal Bugeaud. St-Arnaud, frappé de la parole franche et des allures décidées de l’abbé Sabatier, non moins que de sa haute taille, écrit de lui dans une de ses lettres :

« M. l’abbé Sabatier, être gigantesque, descendant de Goliath, et qui ressemble à un prêtre comme moi à un bedeau… »

Le livre de l’abbé Sabatier contient des détails tristement intéressants sur la captivité de la duchesse de Berry à la citadelle de Blaye, mais il n’y a plus aujourd’hui que l’esprit de parti qui ait intérêt à évoquer ces irritants souvenirs, et peut-être l’abbé Sabatier, en assistant en 1873 à la fusion opérée entre les deux branches royales, a-t il regretté cette partie de ses publications, malgré la modération dont il ne s’est jamais départi dans son récit.

Le Bordelais, ayant à bord la duchesse de Berry, quitta enfin Blaye le 8 juin. Peu après, l’Agathe transportait la duchesse et sa suite avec l’abbé Sabatier à Palerme.

Nous ne savons si l’abbé Sabatier a publié le récit de ce deuxième voyage en Italie. Il est certain seulement qu’il en profita pour visiter Rome une seconde fois.

En 1851, notre compatriote fit un troisième voyage à Rome où il accompagna M. l’abbé Noailles, fondateur et premier directeur général de l’association de la Sainte Famille, la mère Saint-Charles, directrice générale, et la mère Eugène, religieuse de cette association, dont il a écrit la vie.

Il résulte de quelques extraits de la correspondance de cette religieuse, que l’abbé Sabatier prêcha le 27 avril à la chapelle du château St-Ange ; qu’il ouvrit, le 1er mai, le mois de Marie à St-Louis, et qu’il donna, le 4 mai, dans celle même église, une instruction aux soldats.

L’abbé Sabatier avait retrouvé à Rome sa parente, la comtesse Rampon. La mère Eugène écrit à la date du 9 mai : « Mme Rampon nous a procuré aujourd’hui une très douce jouissance. Elle avait obtenu pour M. Sabatier l’autorisation de dire la messe au Colysée dans la chapelle dédiée à Notre-Dame des Douleurs, qui occupe une des arcades de la ruine. Mme Rampon, la bonne mère et moi, étions seules présentes au saint sacrifice. Nous avons eu le bonheur de faire la sainte communion dans ce lieu béni. Ce sera un de nos plus beaux souvenirs de Rome. Après la messe, nous avons fait le chemin de la croix. Il faisait un temps délicieux. Les mille plantes qui couvrent les ruines du Colysée brillaient de tout leur éclat aux rayons du beau soleil d’Italie. Mme Rampon, qui avait sa voiture à la porte du Colysée, nous a quittés et nous sommes revenus lentement ; car nous voulions profiter de cette course pour visiter quelques églises… »

Le 18 mai, les quatre visiteurs furent reçus par le pape Pie IX.

Ces quelques données sur la vie de notre compatriote, et les paroles prononcées sur sa tombe en présence de l’élite de la population de Bordeaux, suffisent à montrer que l’abbé Sabatier fut un homme de cœur et un homme de bien dans toute la force du terme. Ceux qui, comme nous, liront ses publications, verront, de plus, que c’était un homme d’un grand sens et d’une haute intelligence.


Notre cinquième évocation des figures qui ont honoré Vernoux, sera encore celle d’un prêtre, qui fut à la fois un saint homme et un savant des plus distingués. Bien que l’abbé Veni ne soit pas né à Vernoux, c’est ce bourg, croyons-nous, qu’il faut considérer comme sa véritable patrie, à cause du long séjour qu’il y a fait et des souvenirs qu’il y a laissés.

Veni (Privat-Louis), né aux Ollières le 31 décembre 1809, était fils d’un pauvre maître d’école de ce village. Dès sa jeunesse, il révéla des dispositions et des capacités qui n’étaient pas celles d’un enfant ordinaire. Il pensait, il réfléchissait déjà à l’âge où les autres ne songent qu’à rire et à jouer, et son père était aussi heureux que fier d’avoir à développer une si précoce intelligence.

Une personne étrangère, de passage aux Ollières, le surprit un jour traçant sur le sable certaines figures de géométrie. Elle s’arrêta, toute étonnée, demanda à voir les parents et les engagea à ne pas laisser végéter dans une école primaire un esprit si bien doué. Ceux-ci avaient déjà pensé à l’envoyer au collège. Peu après, le grand-père maternel du jeune Veni, qui s’appelait Moulin et habitait Vernoux, étant venu aux Ollières, emmena son petit-fils avec lui et ne tarda pas à le confier aux Basiliens du collège de Maison-Seule près de Lamastre. Le jeune Veni n’avait alors que six ans. Il y resta jusqu’à neuf ans. Trop d’application à l’étude ayant alors altéré sa santé, il fallut le rendre aux soins maternels pour le rétablir.

A onze ans, l’enfant allait reprendre le cours de ses études à Vernoux, où avait été transféré le collège de Maison-Seule, et il les terminait à quatorze ans. Il y fut toujours le premier de sa classe en toutes matières, et nous avons entendu plus d’un de ses contemporains rappeler avec admiration les congés extraordinaires qu’il leur avait valus à ce titre. Mais ces succès, loin d’éveiller en lui aucune ambition mondaine, ne firent qu’accroître le penchant irrésistible qui le portait vers le sacerdoce et, en sortant de Vernoux, il entra au séminaire de Viviers, où ses aptitudes extraordinaires et sa piété lui valurent d’être admis, dès l’âge de quinze ans, à la tonsure.

Sur ces entrefaites, son père, qui avait été transféré à St-Pierreville, ne pouvant subvenir aux besoins d’une famille qui ne comptait pas moins de douze enfants, dut faire appel au concours du jeune lévite. Celui-ci n’hésita pas devant les nouveaux devoirs qui s’imposaient à lui, et interrompant ses études au grand séminaire, il alla ouvrir à St-Pierreville, dans l’école de son père, un cours d’études supérieures que fréquentèrent aussitôt un grand nombre d’enfants de St-Pierreville et des communes environnantes. Trois années se passèrent ainsi. De St-Pierreville, le jeune Veni alla remplir les mêmes fonctions à Villeneuve-de Berg pendant deux ans. Enfin, l’évêque le nomma professeur au petit séminaire de Bourg-St-Andéol, ce qui lui permit, vu la proximité de Viviers, de finir ses études de théologie. Il fut enfin admis à la prêtrise en 1835.

Tandis que l’abbé Veni était au Bourg-St-Andéol, il reçut de la municipalité d’Aubenas les plus belles offres et les plus vives instances, pour qu’il voulût bien venir prendre la direction du collège d’Aubenas. Il s’empressa de faire part de cette démarche à l’évêque, qui était alors Mgr Guibert, mais celui-ci tenait trop à le conserver dans son petit séminaire, et l’abbé Veni dut refuser le poste honorable et lucratif qui lui était offert.

Du Bourg-St-Andéol, l’abbé Veni fut envoyé à Vernoux où, à ses fonctions de professeur s’ajoutèrent pour lui celles de curé de la paroisse de St-Apollinaire-de-Riaz. Plus tard, lorsque les Basiliens prirent la direction du petit séminaire de Vernoux, l’évêque lui offrit un des postes les plus importants du diocèse, mais il ne crut pas devoir l’accepter, parce que ses goûts le retenaient dans la carrière de l’enseignement pour laquelle il était admirablement doué.

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément,

dit le poète. Il ne faut donc pas s’étonner que Veni, possédant à fond les sciences qu’il enseignait, sût admirable ment les inculquer à ses élèves. De là, une légende fort honorable pour notre professeur. On raconte que deux de ses élèves, passant leur baccalauréat, répondirent si bien qu’on leur demanda le nom de leur maître. Ayant nommé l’abbé Veni, et ayant su qu’il n’avait pas lui-même le grade de bachelier, le recteur lui offrit le diplôme sans examen, attendu, disait-il, que ses élèves avaient répondu pour lui.

Comme son collègue, l’abbé Bourdillon, avec qui il avait tant de points de ressemblance, l’abbé Veni avait une manière d’enseigner qui sortait des routines de collège. Il voyait les choses de haut et, grâce à la connaissance parfaite qu’il en avait, savait trouver la forme et le trait pour faire pénétrer la lumière dans les esprits. Un de ses élèves, qu’il affectionnait spécialement, nous a montré deux cahiers de racines hébraïques qu’il avait réunies et arrangées en décades, à l’instar des racines grecques de Lancelot : travail complet et énorme pour un homme occupé de tant d’autres études.

L’abbé Veni reçut, sous le ministère Fourtoul, les palmes d’officier d’Académie, bien entendu sans les avoir sollicitées, car sa modestie n’avait d’égale que sa science.

Bien peu d’hommes, en effet, ont embrassé et cultivé avec succès autant de branches différentes des connaissances humaines, puisque le modeste professeur de Vernoux et de Privas avait fait une étude approfondie des mathématiques, de la chimie, de la physique, de l’astronomie, et qu’il était non moins ferré sur la littérature, l’histoire, la philosophie, les langues grecque et latine et plusieurs langues vivantes, notamment l’anglais.

L’abbé Veni avait une telle passion pour l’étude qu’il en oubliait le soin de sa propre santé, et surtout le sommeil de la nuit, ce qui ne l’empêchait pas de faire face, comme s’il avait bien dormi, à sa tâche de jour. Aussi ses supérieurs, M. Landrau à Vernoux, comme l’excellent M. Coupa à Privas, s’étaient-ils fait un devoir de pénétrer régulièrement tous les soirs, vers 10 heures, dans sa modeste chambre, pour l’obliger, au nom de l’obéissance, à cesser tout travail et à prendre un repos nécessaire.

De Vernoux, le supérieur des Basiliens l’envoya à Feysin près de Lyon, puis à Annonay et, deux ans après, à Privas, où la mort devait mettre fin à sa trop courte mais laborieuse et brillante carrière.

Le cœur chez M. Veni était à la hauteur de l’esprit, et il ressemblait encore sur ce point au vénérable abbé Bourdillon, par un désintéressement complet et une bonté exquise, qui lui faisait toujours penser aux autres avant de s’occuper de lui-même. Quoi de plus touchant que les recommandations envoyées par lui à sa mère (qui, pour subvenir à ses charges, avait ouvert un petit négoce à St-Pierreville), au sujet de quelques débiteurs qui n’acquittaient pas leurs dettes :

« Bonne mère, lui écrivait-il, s’ils ne vous payent pas, c’est qu’apparemment ils ne peuvent le faire ; en tout cas, faites-leur don de ce qu’ils vous doivent, afin de ne pas nuire à leur salut par cet endroit ».

L’humble prêtre ne se laissait rien. Sa famille était très pauvre, il lui donnait tout, et aurait voulu que ce tout ne fût pas si peu ; c’est cette situation qui ne lui permit pas d’entrer dans la société des prêtres de St-Basile, lesquels d’ailleurs ne cessèrent jamais de le considérer comme un des leurs, et dont il partagea toujours les vues et les travaux. Pour rester avec eux, il refusa une chaire de grec au lycée de Grenoble.

Une autre preuve de générosité et d’abnégation personnelle se trouve dans l’offrande qu’il adressa à l’évêque pour la construction du petit séminaire d’Aubenas, offrande qu’il faut mesurer, non pas à son chiffre, mais aux charges de famille de M. Veni. Aussi la lettre suivante de Mgr Guibert doit-elle être enregistrée ici comme une sorte de titre de noblesse pour l’éminent professeur :

« Viviers, 13 Novembre 1852.

« Mon cher Monsieur Veni,

« Je vous suis bien reconnaissant de la généreuse offrande que vous voulez bien faire pour la construction d’un petit séminaire à Aubenas. Vous êtes inscrit au registre des souscripteurs pour la somme de trois cents francs. Je sais bien que vous avez de grandes charges, ce qui double à mes yeux le prix de votre sacrifice. Les prêtres ne peuvent faire en ce moment une œuvre plus utile à l’Eglise et plus nécessaire au diocèse. Je prie Dieu qu’en récompense de cet acte de générosité, il répande sur vous ses grâces et ses bénédictions. Recevez l’assurance de mon sincère attachement.

HIPPOLYTE, évêque de Viviers ».

Un des anciens élèves de M. Veni nous écrivait dernièrement :

« Comment rendre dans toute sa beauté morale la physionomie d’un homme si dévoué à la jeunesse confiée à ses soins, si patient et si habile à lui former le cœur et l’intelligence ? A mesure que le temps m’éloigne de cette figure de saint et de savant, je la vois mieux, je la comprends davantage et je sens grandir en mon cœur l’affection et la reconnaissance pour tant de qualités unies à tant de savoir et à tant d’humilité ».

L’abbé Veni est mort à Privas en 1856, épuisé par les veilles et le travail. Il laissa sa bibliothèque aux petits séminaires de Vernoux et d’Aubenas et son linge aux pauvres. Il ne pouvait pas disposer d’autre chose. On chercherait vainement sa tombe dans le cimetière où il fut enterré, mais si ses os ont été plus vite dispersés par le roulement fatal du fossoyeur, le souvenir de sa science et de ses vertus, sans parler des récompenses éternelles, lui constitue ici-bas un renom plus enviable que n’aurait pu le faire un riche mausolée.


Encore une figure de prêtre ; mais ce n’est pas notre faute si, ayant à parler des notabilités de Vernoux, les soutanes viennent se présenter à notre esprit plus nombreuses que les redingotes. Au reste, les protestants eux-mêmes vont s’incliner respectueusement devant celle-ci, comme ils ont été des plus empressés à saluer de leurs regrets les plus sympathiques le cercueil de celui qui la portait.

Il s’agit de l’abbé Genthial, né à Vernoux le 28 janvier 1806, aumônier du lycée de Tournon pendant 23 ans, et mort le 24 décembre 1888, à Gilhoc, où il s’était retiré depuis une trentaine d’années. Voici l’extrait du testament de ce digne prêtre, qui fut lu sur sa tombe par M. Broé, notaire à Lamastre :

« Je veux que mes obsèques soient le plus simples possible. Un enterrement de 2e classe, ni plus ni moins, ni tentures ni appareil d’aucune sorte ; je veux être porté à l’église et au cimetière par six pères de famille nécessiteux dont deux protestants ; MM. le curé et le pasteur s’entendront pour cela ; on donnera à chacun des six porteurs 30 francs.

« Et maintenant, adieu à tous ceux que j’ai tant aimés : parents, amis, voisins, confrères du clergé, collègues de l’université, enfants des écoles, mes fermiers et cette honnête population de Gilhoc que j’ai si longtemps et si sincèrement aimée, sans nulle exception. Si j’ai fait, bien involontairement, du mal à quelqu’un, j’en demande pardon. Adieu, à revoir dans le sein de Dieu, où nous retournons après en être venus. Je meurs fidèle à la religion de mes pères, dont je suis le très humble ministre, et plus convaincu en mourant de ceci : c’est que la tolérance sans restriction vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas les mêmes croyances ou qui ne suivent pas le même culte, est une condition essentielle de la charité chrétienne, la seule vertu qui puisse, dans un temps que je souhaite prochain, unir les hommes par les liens de la vraie fraternité, celle du Christ.

« En suprême adieu, je lègue à mes concitoyens la recommandation de pratiquer sérieusement, les uns envers les autres, la tolérance religieuse, que, pendant plus de soixante ans, j’ai prêchée de parole, d’écrits et d’exemple ».

Nous n’étions pas sans crainte de voir Agrippa saisir l’occasion de ce testament, comme c’est assez l’habitude de ses coreligionnaires, pour crier à l’intolérance du clergé catholique ; à quoi nous aurions répondu que l’intolérance religieuse était loin d’être la propriété exclusive de ce dernier, comme on a pu le voir dans tous les temps et tous les pays où le protestantisme a été le maître. Cette démonstration fut heureusement inutile, car c’est le sentiment contraire qu’exprima spontanément notre brave huguenot. Il nous apprit, en effet, qu’ayant été à Gilhoc assister aux funérailles, il fut frappé de l’assentiment unanime que la manifestation libérale du défunt avait rencontré parmi tous les prêtres catholiques présents.

L’abbé Genthial était fils d’un notaire de Vernoux. Après avoir été professeur de philosophie au collège de Bourg St-Andéol, puis vicaire à St-Félicien et ensuite aumônier adjoint au collège royal de Lyon, il avait été nommé aumônier au lycée de Tournon, où il resta pendant 23 ans, et où il sut conquérir les plus solides amitiés. Nous en avons déjà dit un mot à propos d’Agrippa qui était un de ses excursionnistes préférés et qui nous donna sur lui plus d’un intéressant détail. Chaque année, l’abbé Genthial prenait cinq ou six élèves du lycée et faisait avec eux une excursion pédestre de six ou sept semaines, pendant laquelle ils apprenaient beaucoup plus de choses que pendant leurs dix mois d’études officielles. Batifol, le professeur de 6e, était habituellement de la partie et tenait les comptes : les voyages coûtaient beaucoup moins autrefois qu’aujourd’hui. – Et c’est encore un bonheur pour moi, nous disait Agrippa, quand je rencontre un copain avec qui on peut causer de ces anciennes parties. Nous allions en France, ce qui veut dire hors de l’Ardèche, mais aussi en Corse, en Suisse, et même en Allemagne et en Angleterre, et jamais nous n’avons pris de vacances à la fois plus agréables et plus instructives qu’avec le digne abbé. Avec quelle impatience, nous attendions ensuite les jolis feuilletons où – sous le pseudonyme de l’oncle Pierre – il racontait, dans le Courrier de la Drôme ou dans une feuille d’Annonay, nos fugues à travers monts et vallées ! Quel aimable causeur, quelle spirituelle gaîté, et surtout quel robuste bon sens… sans parler de son immense parapluie de coton, devenu légendaire dans la vallée du Doux !

Et quel intrépide marcheur devant l’Eternel ! On calculait qu’il avait toujours douze ou quinze kilomètres dans les jambes, quand il rentrait le matin pour dire sa messe, et il en faisait au moins le double dans le reste de la journée. C’est à cela, disait-il, qu’il devait de s’être gardé en bonne santé, malgré les vertiges auxquels il était sujet et qui lui avaient valu le nom de Père Vertige. Tenez pour certain, ajoutait Agrippa, que tous nos anciens camarades, surtout les excursionnistes, ont gardé à M. Genthial une reconnaissance particulière des enseignements hygiéniques qu’il nous donnait par la parole et par l’exemple et qui peuvent se résumer en cette maxime : Le mouvement, c’est la santé ! A quoi il mêlait quelquefois ce précepte de l’école de Salerne :

Gaîté, doux exercice et modeste repas,
Voilà trois médecins qui ne se trompent pas.

L’abbé Genthial allait presque toutes les années aux eaux de St-Georges, où il était le boute-en-train de la station, l’initiateur de toutes les parties de campagne, et beaucoup d’habitués de l’endroit y venaient de préférence quand on savait qu’il devait y être.

Ovide de Valgorge, à propos de Tournon, mentionne brièvement l’abbé Genthial, « l’auteur de tant de charmants feuilletons écrits avec cette grâce originale et piquante, et cette gaîté communicative que vous connaissez… »

Il est fâcheux que ces feuilletons n’aient pas été réunis en volume.

On nous saura gré du moins d’indiquer ici ceux que nous avons pu retrouver, non sans quelque peine, dans les collections de la Bibliothèque Nationale :

De Tournon a Alger (dans le Courrier de la Drôme et de l’Ardèche, années 1839 et 1840).

Rhône, Seine et Tamise, au fil de l’eau. Lettres adressées à M. [Dumoulin] ; par M. G. (Courrier de 1812).

Histoire d’une bouteille (Annonéen de 1842).

Mémoires d’une fourmi (Annonéen de 1842-43).

Un tour dans le Midi. Impressions communes. – Sept lettres adressées à M. D. (Courrier, de novembre 1842 à mars 1843).

Lettres sur la Corse (Courrier de 1844).

La 1re datée de Corte 4 septembre, intitulée Adieux – Salvador – l’Orage, est adressée à H. et A. B… (Bouvier) à V… (Vernoux). (Courrier du 16 janvier 1844).

La 2e, datée de Corte, 6 septembre, intitulée : Esquisses – les Ignorantins – Mme Cervoni, est adressée à M. X…, capitaine au 65e de ligne à Périgueux. (Courrier du 5 mars).

La 3e, datée d’Ajaccio, 9 septembre, intitulée : A M. E… G… (Ernest Genthial), notaire à V… (Vernoux). (Courrier du 21 avril).

La 4e, datée d’Ajaccio, 10 septembre, à Mme B… (Bouvier) à V… (Vernoux). (Courrier du 16 mai).

La 5e, Ajaccio 15 septembre, à Mme B…, intitulée : Ajaccio – Le canot – Bonifacio – Mme Guilhot – Retour – Les tribulations de M. Bernard – Préparatifs de départ – Adieux. (Courrier du 23 juin).

La 6e, septembre 1844, à Mme D… C’est la suite de la précédente. (Courrier du 23 juillet).

Journal d’un oncle, dédié à ses nièces. (Courrier du 3 novembre 1844 au 16 décembre 1845).


Comme preuve des bonnes conditions hygiéniques du pays, on peut ajouter à ce tableau des notabilités de Vernoux le nom de Jean-Jacques Sabatier, l’un des derniers survivants de la grande armée, mort à l’hôpital, au mois de mai 1894, après avoir vu ses concitoyens fêter, le 25 avril de cette année, le cent deuxième anniversaire de sa naissance. Et voici à ce sujet le piquant incident d’une visite que le préfet, en tournée de revision, fit à l’hôpital quelques jours avant la mort du vieux brave :

Lorsqu’il connut la qualité du visiteur, le père Sabatier lui dit: « Monsieur le Préfet, vous êtes certainement influent dans le gouvernement. Eh bien, je vais vous faire une réclamation. Lorsque nous étions en Allemagne, nos habits tombaient en lambeaux. Alors le major nous dit : Achetez des culottes à vos frais, on vous remboursera au retour. J’ai donc acheté une culotte qui me coûta vingt francs, mais depuis personne ne m’a remboursé. Vous me feriez bien plaisir de les réclamer pour moi au gouvernement ».

Le préfet promit en riant de s’occuper de cette affaire, mais quelques jours après le père Sabatier quittait cette terre sans être remboursé de sa culotte.

Veut-on savoir ce qui nous a le plus étonné dans cet incident ? – c’est que le préfet, au lieu de « promettre en riant », ne se soit pas empressé de prendre la balle au bond, en se donnant le plaisir de rembourser Sabatier, dût-il le faire de sa poche – ce à quoi, signe de la différence des temps – n’eût pas manqué certainement un préfet de la monarchie et de l’empire.

L’article de M. de Lubac (4), auquel est empruntée cette anecdote, contient d’intéressants détails sur les derniers survivants de la grande armée, dont un écrivain allemand, le docteur Holzhausen, professeur à Bonn, s’était constitué l’historien spécial. Avant la mort de Sabatier, ils étaient encore au nombre de quatre, et – curieuse coïncidence – tous nés au mois d’avril. Il est probable que les trois autres ont suivi depuis le père Sabatier. Le plus extraordinaire de ces centenaires était un Parisien, nommé Savain, resté en Russie après la débâcle de la grande armée, et devenu instituteur à Saratof sur le Volga. Celui-ci, d’après le docteur allemand, serait né en 1760 et aurait pu célébrer en 1886 son 126e anniversaire. Or, même en supposant le fait exact, le record de la longévité appartiendrait encore à notre vieux Vivarais, puisqu’on peut lire dans une lettre du curé de St-Jean-Roure, adressée vers 1760 aux auteurs de l’Histoire du Languedoc :

« Il résulte des registres de la paroisse qu’il est mort ici un homme qui avait 135 ans » (5).

Mais, comme les anciens registres de naissance n’étaient pas tenus aussi exactement que ceux de l’état-civil moderne, on peut ne pas accueillir sans quelque réserve cette histoire aussi bien que celle de Savain, d’autant que les centenaires ont beaucoup diminué depuis qu’on fait de la statistique. D’une enquête individuelle effectuée par le bureau de statistique après le recensement de 1886, lequel avait enregistré l’existence de 184 centenaires, il résulta, en effet, que sur ce nombre, 83 seulement pouvaient avoir passé la centaine, d’après des actes de baptême, de simples déclarations des parents ou d’autres actes : quarante-quatre avaient 100 ans ; seize, 101 ans ; sept 102 ; six, 103 ; cinq, 104 ; trois, 105 ; un, 112 ; enfin un vieillard de Tarbes, né en Espagne, passait pour avoir 116 ans. Pour les 101 autres, il fut constaté que 36 n’avaient pas 100 ans, et que trois d’entre eux étaient des jeunes gens de 25 à 30 ans qui avaient cru faire une plaisanterie aux recenseurs ; la plupart étaient simplement octogénaires. Pour les 48 restants, il fut impossible d’avoir aucun renseignement.

Tout ceci me rappelle deux histoires de centenaires que notre ancien camarade d’études médicales, le regretté docteur Saladin, d’Aubenas, nous racontait deux ou trois ans avant sa mort – lesquelles prouvent tout au moins qu’il n’est pas besoin d’être millionnaire pour devenir vieux.

La première concerne, en effet, une mendiante de Saint Etienne de-Boulogne, connue sous le nom de Kamédie, morte à l’âge de 105 ans, vers 1890, et qui, renversée par une voiture, à l’âge de 102 ans, eut les deux os d’une jambe broyés. Saladin, qui lui avait donné asile dans une vieille maison qu’il possédait, la traita et – chose peut-être inouïe à cet âge – elle guérit et put continuer encore deux ou trois ans sa vie de mendicité vagabonde.

La seconde se rapporte à une autre femme, qui habitait le hameau de la Tourette, à Mercuer, et qu’on appelait la Serrette. Le docteur, qui ignorait même l’existence de cette antique matrone, fut appelé un jour chez elle pour soigner un de ses arrière-petits-fils. En sortant de la chambre du malade, il aperçut, assise sur un banc dans la cuisine, une petite vieille qui lui dit dans le patois local :

– Eh bien ! Monsieur le médecin, est-ce que je l’enterrerai encore celui-là ?

– Ah ! répondit le docteur, il est bien malade !

– Mon Dieu, répartit la vieille, j’en ai donc enterré dans cette maison !

– Vous êtes donc bien vieille, la mère ?

– Devinez.

– Vous pouvez bien avoir 80 ans.

– C’est un compliment que vous voulez me faire, Monsieur le médecin.

– Peut-être 85.

– Vous vous moquez de moi, allez toujours.

Le docteur alla jusqu’à 100. La vieille continuait de hocher la tête négativement.

– Pour le coup, dit Saladin, c’est vous qui vous moquez de moi. Vous n’avez pas 100 ans.

– Marianne, cria la vieille, apporte mon acte de baptême ; le Monsieur ne veut pas croire mon âge.

On apporta le papier et il fallut bien se rendre à l’évidence. La Serrette avait alors plus de 101 ans ; elle jouissait de toutes ses facultés et passait la plus grande partie de son temps à garder ses chèvres.

Quelques mois après, le docteur Saladin fut encore appelé à la Tourelle – cette fois pour la vieille ; on lui dit qu’elle venait de prendre une fluxion de poitrine, étant sortie trop matin pour garder ses chèvres. La moribonde le remercia d’être venu, en ajoutant qu’elle ne l’avait pas appelé pour être guérie, car elle voyait bien que son heure était venue, mais pour lui demander ses commissions pour l’autre monde. Elle mourut le lendemain.

Voici, pour les curieux, les noms des quelques centenaires ardéchois, signalés dans ces derniers temps :

A Granges-les-Valence, Marie Graive, morte au mois d’août 1896, ayant près de 103 ans ;

A Bourg-St-Andéol, Marie Hébrard, morte en décembre 1897, ayant selon les uns plus de 100 ans, et selon d’autres 96 seulement ;

A Prades, près de Jaujac, Marie Simon dite Janin, morte en 1898, ayant dépassé 103 ans ;

A Dornas, Madeleine Galhard, morte en décembre 1898, à 102 ans ;

A Vals-les-Bains, Blanc dit Platon, mort en 1899, à 100 ans et 6 mois ;

A Coux, la veuve Lévêque, morte le 18 janvier 1900, à 103 ans ;

Au Cheylard, la veuve Sagné, morte dix jours après, à 105 ans ;

A Pranles, Pierre Bouchet, mort aussi le même mois, à 105 ans ;

Au Pouzat, Marie Mounier, morte en novembre 1901, à 104 ans ;

Enfin ces jours-ci, le 28 mai 1902, à Lachamp-Raphaël, la veuve Faure, âgée de 107 ans.

Il parait qu’en tout pays, on trouve plus de femmes centenaires que d’hommes – ce qui vient sans doute de ce qu’elles sont généralement plus sages. On voit, par les exemples ci-dessus, que cette loi de statistique s’est confirmée dans l’Ardèche.

Une autre observation qui se rattache à la précédente et qui renferme un grand enseignement pratique, c’est que tous les centenaires, sur lesquels on a pu avoir des données particulières, étaient animés de sentiments religieux, et se montraient très attachés aux pratiques de leur culte. Le père Sabatier communiait tous les huit jours et n’a jamais manqué un office, tant que ses jambes ont pu l’y conduire. D’où – modifiant légèrement le mot d’un radical de notre temps (que si tout le monde suivait les maximes de l’Evangile, il n’y aurait point de question sociale), on est en droit de conclure que si tous les chrétiens – catholiques et protestants – pratiquaient exactement leur religion, il y aurait infiniment moins de malades, et un bien plus grand nombre pourraient arriver à l’âge du père Sabatier.

  1. Nous avons pu parler de Jean Dalicieux, dès l’année 1887 (Patriote de l’Ardèche du 16 février), grâce aux notes que nous avait obligeamment communiquées M, Sonier de Lubac. Notre confrère a, depuis, publié sur lui une notice beaucoup plus complète (Voir Revue du Vivarais, 1894, p. 268).
  2. Massip. Le collège de Tournon, p. 42.
  3. Extrait du Recueil intitulé : Les Fastes de la gloire.
  4. Revue du Vivarais, 1894.
  5. Bibl. Nat. Collection du Languedoc, t. XXVI.