Voyage humoristique, politique et philosophique au mont Pilat

Docteur Francus

- Albin Mazon -

VII

Au Bessat

Les muletiers. – Le déjeuner à l’auberge. – Les œufs et les pommes de terre. – A quoi on reconnaît un vrai rationaliste. – Un enfant atteint du croup. – Chabourdin se plaint du bon Dieu et veut changer le monde. – Comme quoi le monde ne se comprend pas sans la maladie et la mort. – Utilité de la maladie.

Le Bessat, où nous arrivâmes, est le plus élevé des points habités du Pilat. Le village est à 1,200 mètres d’altitude. Ce lieu a été autrefois une station muletière très fréquentée. C’est par là que les mulets apportaient, dans des outres, le vin du Rivage, c’est-à-dire des bords du Rhône, en étant obligés parfois de se créer une voie sur les neiges amoncelées. On raconte qu’un hiver, la neige ayant recouvert entièrement le village, les muletiers passèrent sur lui sans s’en apercevoir et qu’une de leurs bêtes ayant perdu un fer, celui-ci fut retrouvé plus tard sur le toit de l’église.

Ceci me rappelle qu’il y avait autrefois, en Vivarais, les muletiers du vin et les muletiers de la soie. Les premiers montaient le vin sur le plateau central par toutes les vallées qui, partant du bas Vivarais ou des bords du Rhône, aboutissent à la crête des Cévennes. Les seconds avaient pour mission de faire communiquer Aubenas, le grand marché des soies du bas Vivarais, avec Lyon et Saint-Etienne. Ils passaient par Antraigues, le col de Mézilhac, le Cheylard, Saint-Agrève et Saint-Bonnet-le-Froid. Une famille de muletiers célèbres dans le pays, celle des Merlaton, a eu le monopole de ce commerce pendant de longues années, et comme la soie était une marchandise plus précieuse que le vin, les muletiers en question avaient besoin de se précautionner un peu plus que les autres contre les mauvaises rencontres. On raconte au Cheylard de jolies histoires de brigands sur ce sujet (1).

La commune du Bessat est de formation récente. Jusqu’en 1832, cet endroit dépendait de la Valla.

L’exercice et le bon air nous avaient donné grand appétit. Nous déjeunâmes à l’auberge du lieu du beurre, du salé, des œufs, des pommes de terre, un poulet et un Bessatin, c’est-à-dire du fromage de la localité, le tout arrosé d’un vin clairet du Rivage, voilà le modeste menu auquel tout le monde fit honneur.

– Vous permettez ! dit Chabourdin à l’Anglais quand on lui servit un œuf.

– Où en serions-nous, dit gaîment lord Socrate, s’il fallait philosopher sur tout ce qu’on mange !

– Il est de fait, dis-je, qu’on n’en finirait pas : tout est mystère dans ce monde et nous sommes le plus grand de tous.

– L’essentiel, dit Chabourdin, c’est que l’œuf soit frais. N’importe, avant d’avoir eu l’honneur de vous rencontrer, milord, je ne croyais pas que les œufs eussent donné lieu à d’autre question que le fameux litige culinaire, à savoir si ce sont les œufs ou les pommes de terre qui se prêtent à un plus grand nombre d’accommodements. Miss Diana voudrait-elle me permettre de lui demander ce qu’on pense là-dessus en Angleterre ?

– Je n’ai jamais entendu dire, répondit la jeune fille, que personne dans notre pays se soit préoccupé de cette grave question. Dans tous les cas, on l’eût posée autrement, c’est-à-dire comme un simple terrain de course ouverte à l’imagination des cuisiniers.

Chabourdin s’étant remis à célébrer la science, à se déclarer libre-penseur et rationaliste, l’Anglais lui dit :

– Il faudrait peut-être s’entendre, monsieur. Moi aussi je suis libre-penseur et rationaliste, et cependant nos idées ne concordent guère. A quoi reconnait-on que l’on est vraiment rationaliste ?

– C’est bien simple, répondit le commis-voyageur. Croyez-vous à un dogme quelconque ? Etes-vous d’une religion ? Si oui, vous n’êtes ni libre-penseur ni rationaliste.

– Oh ! oh ! dit l’Anglais, voilà ce que vous ne feriez comprendre à personne en Angleterre ; car enfin, si ma pensée, s’exerçant aussi librement que la vôtre, me conduit à croire à un dogme, si ma raison, qui peut-être en vaut bien d’autres, me décide à adhérer à une religion, je ne vois pas de quel droit vous mettriez ma pensée et ma raison hors la loi. Après tout, s’il vous plaît en France d’accaparer ces beaux mots de libre-penseur et de rationaliste pour désigner le scepticisme et l’irréligion, c’est votre affaire. Laissez-moi cependant vous dire qu’en Angleterre, tout en étant généralement religieux, nous ne croyons pas pour cela manquer de raison de même que, tout en étant de loyaux sujets de la reine, nous nous croyons beaucoup plus libéraux au fond et même plus républicains que vous.

Pour moi, dit le chasseur, je trouve ce langage si plein de bon sens que je demande à Monsieur et à Mademoiselle de porter un toast aussi respectueux que sincère à leur santé.

On choqua les verres comme des Auvergnats et Chabourdin ne fut pas le moins empressé, sans paraître autrement se soucier de la petite leçon qu’il venait de recevoir.

– Toutes les opinions sont libres se borna-t-il à dire pour sa défense. A votre santé, milord Et bien respectueusement à votre santé, mademoiselle.

– Je suppose, dis-je alors à l’Anglais, que notre spirituel compagnon de voyage est beaucoup plus malin qu’il ne veut le paraître ; il a sans doute voulu simplement vous fournir l’occasion de relever une des bêtises les plus solennelles et les plus courantes de notre pays. En somme, nous sommes tous ici libre-penseurs, seulement chacun l’est à sa façon et comme quot capita tot sensus, il est assez naturel que notre pensée, bien que n’étant comprimée par aucun tyran, aboutisse à des conclusions différentes.

Quand on se leva de table, l’aubergiste, qui avait entendu Chabourdin me qualifier de docteur, m’arrêta et dit :

– Oh ! monsieur, si vous êtes médecin, c’est la Providence qui vous envoie. Il y a ici une pauvre femme qui se désole sur son enfant qui est bien malade. Vous feriez un acte de charité en allant lui donner vos soins.

– De grand cœur, répondis-je.

Lord Socrate, sa fille, le chasseur et Chabourdin lui-même voulurent m’accompagner. On nous conduisit dans une pauvre chaumière. Une femme assise dans un vieux fauteuil de bois à dossier, ce qu’on appelait autrefois l’archibanc ou le fauteuil du grand-père, tenait dans ses bras un pauvre petit de cinq à six ans dont la figure anxieuse, la respiration difficile, la toux rauque, le cou gonflé, indiquaient assez le mal terrible qui l’avait saisi. J’inspectai la gorge et reconnus le croup. Je fis aussitôt prendre au petit malade un énergique vomitif qui produisit un certain soulagement. J’employai tous les autres moyens usités en pareil cas.

La douleur de la pauvre femme faisait mal à voir. O mon Dieu ! sauvez mon enfant ! criait-elle en s’accrochant à mes vêtements.

Miss Diana lui dit : Il faut avoir confiance dans la puissance de Dieu qui est là haut !

Nous sortîmes très émus, en laissant à la mère toutes les instructions nécessaires, et miss Diana y ajouta une petite somme destinée à l’achat des médicaments.

– Hélas ! dis-je en sortant, la malheureuse mère a bien raison d’invoquer Dieu, car la guérison, dans des cas pareils, est presque toujours au-dessus des ressources actuelles de la science. Nous avons fait le possible, mais il est bien à craindre que le mal soit plus fort que nous.

Un moment après, lord Socrate dit à Chabourdin :

– Vous avez entendu, monsieur, le mot qui est sorti de lui-même des lèvres de la mère. Vous avez pu remarquer qu’elle n’a pas dit : O Nature ! mais : O mon Dieu ! C’est le nom qui vient à chacun de nous dans les situations critiques, quelles que soient les opinions qu’on a pu professer auparavant. C’est le cri du cœur et le cri de la nécessité : le cri dans lequel, pour un vrai philosophe, se résument toutes les preuves de l’existence d’un Etre supérieur d’où dépendent la vie et la mort.

– Je plains autant que vous, dit Chabourdin, la pauvre femme. Mais le spectacle dont nous venons d’être témoin fait naître en moi des réflexions toutes différentes des vôtres. Si vous voulez me permettre d’interroger à mon tour, je vous prierai de me dire pourquoi Dieu, qui, selon vous, est souverainement bon et souverainement puissant, envoie de pareilles maladies à de pauvres enfants et de pareilles tortures à leurs mères ?

– J’applaudis au bon sentiment qui vous fait parler, répondit lord Socrate, mais je me demande si vous avez bien réfléchi à la portée du vœu qu’il implique.

– Est-il besoin de réfléchir pour désirer la santé pour tous, une santé inaltérable, perpétuelle ?

– Ce qui veut dire la suppression absolue de la maladie ?

– Sans doute.

– Et de la mort ?

– Pourquoi pas ?

– Bravo! Je vous comprends d’autant mieux, monsieur Chabourdin, que, lorsque j’étais jeune, bien jeune, j’ai pensé sur ce point comme vous. J’ai adressé à Dieu le même reproche. Je l’ai accusé d’injustice et de cruauté.

– Et vous l’avez excusé depuis ?

– Il m’a répondu comme il vous répondra sans doute à vous-même, en me laissant vivre assez pour me donner le temps de réfléchir et de reconnaître l’énormité de mes vœux et mon aveuglement. Voyons, monsieur Chabourdin, ne comprenez-vous pas que le monde moral, comme le monde physique, est basé précisément sur ce qui vous indigne si fort, c’est-à-dire sur la douleur, la maladie et la mort ? Est-ce que le bonheur, la santé, la vertu, pourraient se comprendre sans ces principes mystérieux qui font partie intégrante de la destinée humaine ?

De même que nous ne pouvons concevoir :

Le chaud sans le froid,

Le sec sans l’humide,

La lumière sans les ténèbres,

La plaine sans la montagne,

La force sans la faiblesse,

La beauté sans la laideur,

La terre sans le ciel ;

De même il est impossible de se figurer le monde et l’humanité sans ce mouvement de renouvellement perpétuel qui comprend tous nos sujets de joie et de douleur et qui semble la première condition de notre existence.

Plus on approfondit le monde et la vie, plus on découvre que tout s’y tient et qu’il est impossible d’en éliminer une partie sans ébranler tout le reste.

Avez-vous un système meilleur à mettre à la place ? Nous pouvons trouver que celui-ci n’est pas de notre goût, mais le fait est qu’il existe. Le fait est que son agencement indique une intelligence profonde.

Toute notre science consiste à découvrir graduellement et bien lentement les lois qui président à son fonctionnement. Nous ne marchons avec quelque sûreté que sur la ligne des jalons résultant de ces découvertes successives. Avant de le juger, nous avons à l’expliquer, et il semble que la besogne sera longue. Nous croyons y voir des contradictions mais ce mot, appliqué au monde, n’a pas de sens. Les contradictions sont simplement des faits qui dépassent les bornes de notre esprit. Ce sont des mystères, et le monde en est plein. Au lieu de nier, n’est-il pas plus sage de s’incliner devant eux et d’en chercher le sens, si cela est possible, autrement que dans la voie de suppositions fâcheuses pour la suprême direction de tout ce qui existe.

Notez que chaque conquête de la science humaine est marquée par des clartés qui font paraître cette puissance encore plus grande et plus intelligente. Plus nous apprenons et plus nous reconnaissons que nous sommes ignorants, car le domaine de nos recherches s’agrandit encore plus vite que nos moyens de recherche. Voilà, monsieur Chabourdin, par quelle série de pensées et de raisonnements j’en suis arrivé à croire qu’il est puéril de récriminer contre Dieu et de vouloir changer le monde, lors même qu’on se trouve en présence de faits aussi douloureux que celui dont nous venons d’être témoins.

– Peut-être, dis-je à mon tour, peut-on se permettre quelques réflexions qui, sans expliquer le mystère, en laissent entrevoir le but. Avez-vous été quelquefois malade, monsieur Chabourdin ?

– Jamais ! fort heureusement ! J’ai une santé qui peut narguer tous les médecins.

– Je vous en félicite et je désire que cela dure ! Cette santé de fer m’explique un peu votre état d’esprit. Généralement la maladie est un frein, un avertissement ; elle fait réfléchir, elle nous rend plus sensibles aux peines d’autrui.

Qui ne sait compatir aux maux qu’il a soufferts !

dit le poète. Elle nous fait toucher du doigt qu’il existe une puissance supérieure et que nous sommes, avec toutes nos richesses, tout notre orgueil, de bien petits garçons devant ce terrible inconnu qui tient notre vie au bout de ses doigts. Elle fait penser les plus légers et philosopher les moins philosophes. Et, permettez-moi de le dire, M. Chabourdin, il est fâcheux qu’on n’ait jamais été malade, non seulement à cause de ce que je dis, mais aussi parce que c’est le seul moyen de faire apprécier le bonheur de la santé.

– Il faut conclure de vos paroles, dit le chasseur, que l’état de santé est encore le plus général ; car les hommes sont, en général, bien fous, désagréables, souverainement batailleurs…

– Que serait-ce, répliquai-je, si la maladie et la mort n’étaient pas là ? Vous imaginez-vous ce que serait l’Europe avec des santés assurées contre le temps, contre toutes les sottises et tous les excès ! Plus on y songe, plus on reconnaît, ce me semble, que la maladie et la mort sont la sanction inévitable des lois morales qui régissent l’humanité et que, d’ailleurs, comme l’a fort bien dit lord Socrate, le monde ne se comprend pas sans ces deux terribles gendarmes du bon Dieu.

– Mais pourquoi le bon Dieu a-t-il créé ainsi le monde ?

– Oh ! monsieur, dit le chasseur, vous êtes vraiment bien curieux. C’est comme si les renards, quand je les poursuis, s’avisaient de m’en demander les raisons. D’ailleurs, il me semble qu’on vous a déjà répondu.

Décidément, me dit le chasseur à l’oreille, quand nous partîmes pour la Grange de Pilat, ce commis-voyageur n’a pas inventé la poudre. Je pense qu’en le qualifiant de spirituel, vous vous êtes souvenu des Grecs qui donnaient aux Furies le nom d’Euménides. Vous voyez que je n’ai pas perdu tous nos souvenirs du collège. Je me souviens aussi des vers de Boileau :

Mais que ne pardonne-t-on pas
Pour Armide et pour Herminie !

Allons, dit-il gaîment, la jolie Anglaise fera passer le lourd commis-voyageur. Et me voilà condamné jusqu’à nouvel ordre à n’être qu’un chasseur de renards !

  1. Voir notre opuscule sur les Muletiers du Vivarais et du Velay, Lyon 1888.